> La revue de belles lettres (rbl) en ses superbes derniers numéros (2013, I et II)

La revue de belles lettres (rbl) en ses superbes derniers numéros (2013, I et II)

Par |2018-11-17T09:53:04+00:00 25 février 2014|Catégories : Blog|

 

Le monde des poètes étant jus­te­ment monde de poètes, autre­ment dit lieux d’êtres fins et déli­cats, for­te­ment char­pen­tés, je ne crains pas de déclen­cher de mes­qui­ne­rie ou autre sen­ti­ment empli d’indélicatesse en affir­mant ceci : la revue de belles lettres est pro­ba­ble­ment une sinon la plus impor­tante revue de poé­sie en langue fran­çaise actuel­le­ment acces­sible au lec­teur. La tenant en mains, on se croi­rait chez Gallimard du temps de Rivière ou Paulhan. Et sans doute ne connaît-elle pas le suc­cès qu’elle mérite, en France du moins – du côté des médias de Paris en par­ti­cu­lier. Peut-être pour cette extra­or­di­naire et fran­chouillarde rai­son que la rbl est une revue publiée en Suisse, en la ville de Lausanne – dont il faut conseiller les ves­tiges du funi­cu­laire à ceux qui ne le connais­saient pas. D’une cer­taine manière, la France moi­sie vili­pen­dée il y a un siècle ou presque par Sollers est moins pro­vin­ciale qu’on ne le croit.

Comme le funi­cu­laire de Lausanne, la rbl est une vieille dame, plus forte cepen­dant que ledit funi­cu­laire, elle qui, contrai­re­ment à lui, pour­suit son che­min, ose­rais-je écrire ascen­sion­nel. La rumeur dit par­fois qu’elle serait l’une des plus anciennes revues lit­té­raires du monde fran­co­phone. Et sans aucun doute une réfé­rence mon­diale en ce qui concerne la poé­sie. Ce der­nier point est une cer­ti­tude. Ses paru­tions oscil­lent entre dos­siers, numé­ros spé­ciaux ou numé­ros com­po­sés de voix diverses, le tout agré­men­té de chro­niques et notes de lec­ture écrites par des plumes dont cer­taines ne nous sont pas incon­nues, Louise L. Lambrichs, Laurent Fourcaut, Gérard Bocholier, Isabelle Baladine Howald, Paul Farellier… un lieu où, semble-t-il, il convient d’être, un peu comme l’un de ses salons d’importance des siècles qui avaient encore de la com­mon decen­cy, lieu où l’on ne peut évi­dem­ment pas par­ler de tout ce qui compte mais où l’on évoque cepen­dant des livres qui importent, ain­si le der­nier volume de textes retrou­vés de Jean Grosjean, pré­sen­té dans le numé­ro 2013, I par Gérard Bocholier, Ce qui reste du ciel, superbe et pré­cieux texte d’Elena Jurissevitch (Samizdat) sous la plume d’Ariane Lüthi, ou encore Ailleurs peut-être de Claire Krähenbühl, lu dans le numé­ro 2013, II par Louise L. Lambrichs. Des pages riches et intel­li­gentes, sen­tant peu le copi­nage – la chose est tout de même rare en terres de revues de poé­sie.

Ces der­nières années, la rbl a consa­cré des numé­ros à de jeunes poètes des cinq conti­nents, Hilde Domin, Paul Celan, Annette von Droste-Hülshoff, Alejandra Pizarnik, Rosmarie Waldrop… On y croise aus­si, par exemple, les voix de Pierre Chappuis, Isabelle Baladine Howald, Emmanuel Laugier, Walter Helmut Fritz, Nimrod, Frédéric Wandelère… Et des chro­niques nom­mées Traducere, Tracés ou Chantier. Cela donne le (beau) ton. La revue des belles lettres est une lucarne lumi­neuse.   

Le pre­mier numé­ro (2013, I) de l’année pas­sé est consa­cré à Henri Thomas. Numéro spé­cial pro­po­sé par Ghislaine Dunant (dont il faut lire le texte d’introduction au dos­sier) et ouvert par Marion Graf, au nom de la rédac­tion : « Toutes les vies forment la vie, constate Henri Thomas dans un poème. Entre ce plu­riel inépui­sable et ce sin­gu­lier insai­sis­sable, l’œuvre de Thomas dresse son archi­tec­ture légère, mou­vante, sans clô­ture, dans l’étonnement du divers et l’étrangeté d’une tota­li­té par­fois offerte, fur­ti­ve­ment, à la faveur d’une lumière, d’un corps, d’une phrase. Une telle sen­si­bi­li­té ne pou­vait que s’épanouir dans les claires-voies d’une revue, et Henri Thomas, en effet, en ani­ma plus d’une. C’est donc en conni­vence que la RBL se met à l’écoute de ce poète libre et tou­jours clan­des­tin ». On lira ici des textes de Thomas, rares ou nom, de sa plume ou tra­duits par lui, lettres, essais ou poèmes. À tra­vers Henri Thomas, ce sont les voix d’Armen Lubin, Jean Paulhan, Gide, Perec, Pouchkine, Hölderlin, Essénine, Jaccottet ou encore, entre autres, Jean Grosjean, lequel se deman­dait « Comment par­ler d’Henri Thomas ? ». Étrangement, en appa­rence seule­ment, c’est tout un pan de l’histoire de la poé­sie du siècle pas­sé, et sin­gu­liè­re­ment de l’aventure Gallimard qui s’éclaire ici – outre-Alpes. Des essais et études d’écrivains contem­po­rains, ain­si que d’utiles élé­ments cri­tiques et édi­to­riaux viennent com­plé­ter un ensemble qui fait immé­dia­te­ment (et inten­sé­ment date).

Et la voix d’Henri Thomas, bien sûr :

 

 « per­sonne ne peut reprendre
à l’enfant pour­tant si tendre
un secret dont il a peur ».

Personne ne pour­ra dire qu’il ne savait pas.

 

 

2013, II, le numé­ro sui­vant, porte les noms de Seamus Heaney, Boris Pasternak, Laurent Cennamo et Anne Perrier en cou­ver­ture, ceux-ci au dos : « oster, merz, graf, mee­han, kne­ch­ciak, cen­na­mo, woods, taba­ri­ni, sar­ré, de roux, hea­ney, her­sant, ruf­fy, dar­ras, vam­vou­ri, pas­ter­nak, aucou­tu­rier, voé­lin, nau­roy, hesel­barth, mon­ney ».

Le volume s’ouvre sur un long texte de Pierre Oster, avant cet « Après Homère » bilingue de Klaus Merz :

 

Dans la chambre ron­ronne
Le chat. Dehors
un chien qui erre.

A la fenêtre
une femme, elle attend.
Et per­sonne pour l’écrire.

 

Il y a quelques mois, nous sommes plu­sieurs à avoir enten­du, devant l’entrée des Bernardins, à l’occasion de l’hommage que nous ren­dions à la figure de Jean Grosjean, un poète en vue ou bien jouf­flu décla­rer à deux ou trois de ses pairs, afin d’être écou­té de tous : « le pro­blème est que nous n’avons pas de relève ». Sordide et triste pré­ten­tion, un peu risible tout de même, autour d’un « nous » dési­gnant trois ou quatre noms édi­tés – sou­vent les uns par les autres – sous d’identiques cou­ver­tures, et par­fois presqu’autoédités dans l’apparente dis­cré­tion. Déficit de lec­tures en tout cas, en par­ti­cu­lier de pages telles que celles de la revue de belles lettres. Il est tou­jours éton­nant d’assister de son vivant à l’expression d’un cré­pus­cule. Car, ain­si que Merz l’écrit :

 

Il ne se voyait plus
qu’en hôte
de lui-même.

 

Suivent les voix des poètes déjà cités, par­mi les­quels, simple affaire de goût, je retiens le rythme de Paula Meehan, ses visages de pierre de Dublin quand « le maçon a trou­vé le geste /​ comme le ciel, la nuit venue, trouve une étoile », les sim­pli­ci­tés fortes (au sens de Gilbert-Lecomte) de Claude Tabarini, l’année 2004 de Paul de Roux.

Puis le visage de Seamus Heaney appa­raît à l’avant-scène de ses mots (dont un bel entre­tien) et d’essais au poète consa­crés. Autre dos­sier qui immé­dia­te­ment s’impose dans le pay­sage,

 

Un bou­leau plan­té voi­là vingt ans
S’interpose entre la mer d’Irlande et moi
A la lucarne du gre­nier, adulte nau­fra­gé

Sous ses propres combles, jeune gar­çon
Découvrant la vie du haut d’un nid-de-pie
Remué par la brise, ivre de vent, affer­mi par le chant

Qui monte de la quille à la pointe du mât,
Frottant ses yeux incré­dules devant ce bou­leau,
Le plus à flot, le plus ondoyant des per­ro­quets.

 

 

Cela dit la poé­sie, en pro­fon­deur, bien plus que de longs dis­cours. Car jamais la poé­sie ne cesse d’être, et jamais elle n’a besoin d’être rele­vée, tant elle s’élève éter­nel­le­ment, seule.

La poé­sie seule, mes­sieurs, n’a point besoin de petits bra­quets.

 

 

La revue de belles lettres, 2013 I et II.
BP6741. CH-1002 Lausanne.
info@​larevuedebelleslettres.​ch
Site : www​.lare​vue​de​bel​les​lettres​.ch
Abonnement : 56 euros
La revue est semes­trielle.

X