> La transparence des pierres de Frédérique Kerbellec

La transparence des pierres de Frédérique Kerbellec

Par | 2018-05-26T10:14:09+00:00 30 mars 2014|Catégories : Blog|

Le livre est com­po­sé de six « icônes », six ensembles, six heures aux bruits et aux lumières dif­fé­rentes. « Mystérieuses et frêles à la fois char­nelles et presque enfan­tines… », comme l'écrit Jean Mambrino dans son ami­cale pré­face, ces icônes faites de main d'homme hantent et enchantent un entre sol et ciel, entre ciel et pierre, par­tout où l'homme cherche à vivre, par­mi « les cris, (les) appels, (les) gémis­se­ments dans la nuit ».

Rien ne sort
rien n'agite
les gre­lots bleus du ciel
 

Rien ne perce
rien ne vide
les abcès les dou­leurs
 

Le corps opaque affirme
sa glo­rieuse céci­té

Frédérique Kerbellec te dit que le monde est fini : La seule vie est en soi hélas. Un salut par l'écriture ? Suprême pon­cif :

Écrire ne pas écrire
le corps écra­sé par cette boue (…)
Ô la par­lure les fio­ri­tures
lumière vio­lée
par les hommes en pâture

Net, sans détour ; ouvre les yeux : Les coli­bris sont morts ce soir /​ Les traces de nos orgies /​ ont des­cel­lé les routes. Si je lis trop vite, ça paraît simple… un bon gros déses­poir, expé­di­tif et même jouis­sif : la vilé­nie des hommes et, sou­viens-toi, les crimes de la Ligue, le Manteau impé­rial que les abeilles fuient. Bénéfice de la plainte, cathar­tique regard appuyé sur notre misère, notre splen­dide misère. Mais Frédérique Kerbellec attaque autre­ment. Et nous trouble par l'absence d'effet, de fio­ri­tures, jus­te­ment :

Les affli­gés
nagent dans le jour
La vague
fla­gelle
leurs peurs

Et cepen­dant lyrique. Lyrique et vrai (Gustave Roud par­lait de « pro­fonde véri­té lyrique »). En un retour très concret dans la langue, Frédérique Kerbellec recon­si­dère le mot, et le prend, ce mot, comme une chose, une pro­po­si­tion, une pro­po­si­tion ou une offrande que l'on tourne, retourne dans ses mains. Elle réveille des motifs que d'anciens cli­chés avaient affa­dis comme cette mar­gue­rite (qui) effeuille /​ la pierre. Contre les cultes satis­faits et les mar­chands de pro­vi­dence, elle bran­dit l'ininterrompu et dolent char­nier de toute l'histoire humaine, tout en disant que l'esprit (avec minus­cule !) se lève /​ sur les nations /​ en flammes. Construisant un sens moins para­doxal que holiste : À cœur ouvert /​ À chair cou­pée.

En cela cette poé­sie est une retrou­vaille avec la réa­li­té, toute la réa­li­té : le vers, tec­to­nique, chante et grince à la fois.

Icône heu­reuse
(…)
Et les rires enchan­tés
et les chants
et les pleurs
rou­lant dou­ce­ment l'amour
sous les éclats four­bus
 

Souffle bai­sant
les mains gelées

 

S'il t'arrive de te deman­der ce que l'esprit retien­dra de nos pas sur la terre, dans un moment de récol­lec­tion, dans un éclair de luci­di­té, arrê­té net dans la rue, où dans ce tun­nel colo­ré et ter­rible qu'on dit pré­cé­der l'ultime souffle de la vie, et quel tré­sor nos sens, après beau­coup d'années, célè­bre­ront encore, ce livre est un des rares qui en donnent l'idée. Ou mieux, car il s'agit moins des motifs en soi que la façon dont l'écriture les conduit à notre sens, il apprend à ouvrir grand l'attention et faire, comme l'écrivait Jean Grosjean dans Fils de l'homme, « de ma néga­tion même un autre azur ».

Pluie de bon­heur
Pluie de gla­çons
Le vide s'accomplit et pénètre
(…)
Pluie de plai­sir
Sexes chan­delles
Pénétrations fleu­ries
enla­cées sur les monts
 

Soleils dans les nuits claires
volant avec les anges
avec les prés
Et lais­sant place
à l'ordre tran­quille
des après-midi
blancs et purs

 

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