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La tristesse durera toujours de Yves Charnet

Par | 2018-02-20T06:47:15+00:00 12 août 2013|Catégories : Blog|

Vingt ans après les « Proses du fils » qui le firent connaître, Yves Charnet revient en pèle­ri­nage du côté de Nevers et de son enfance dou­lou­reuse et soli­taire. Avec « La tris­tesse dure­ra tou­jours », il évoque Madame G. une vielle dame qui l’avait pris sous son aile, une « grand-mère ima­gi­naire », pour un hom­mage plein de nos­tal­gie.

Yves Charnet  a fait une entrée remar­quée en lit­té­ra­ture, en 1993 avec « Proses du fils » (la Table ronde), salué par de nom­breux écri­vains dont moult poètes (Deguy, Michon, Pirotte, Bergounioux, Emaz, etc.) Normal : ce pro­sa­teur de l’autofiction a une conci­sion, une den­si­té d’écriture, une manière de faire rayon­ner ses phrases courtes, et une vraie « voix » qui appa­rentent ses pages à des poèmes. Spécialiste de Baudelaire et de la poé­sie contem­po­raine (il a notam­ment consa­cré un livre à Jacques Ancet), il écrit en réson­nance avec tout ce qui se trame dans la langue et l’imaginaire d’une époque.

Il n’empêche qu’il s’agit bien de nar­ra­tion. Charnet raconte et se raconte. Sa bâtar­dise jamais digé­rée (« ni père ni repaire »). La soli­tude à deux avec sa mère tai­seuse (entrée dans « la reli­gion du fils »), Nevers et ses bords de Loire mélan­co­liques, les livres, la chan­son (Trenet, Brel, Gainsbourg, Sardou) qui lui ouvre des hori­zons dans son iso­le­ment. Plus tard ses amours, son père sui­ci­dé. Des scènes et des épi­sodes qui consti­tuent le vivier intime où son écri­ture jette ses lignes. Tout est ici affaire de style et celui de Charnet emporte l’adhésion, par sa force et sa jus­tesse.

Bien d’autres livres ont sui­vi depuis ces« Proses du fils », entre autres des évo­ca­tions de cette tau­ro­ma­chie qu’il affec­tionne (« Lettres à Bautista », la Table Ronde). Ainsi qu’un livre tiré de quatre sai­sons pas­sées en rési­dence chez Maurice Guérin, « Petite chambre ».

 

« Petite chambre »

 

Cette « Petite chambre » est celle d’un poète, donc, Maurice de Guérin (1810-1839). Un poète presque oublié aujourd’hui, inti­miste et roman­tique à la fois, qui mou­rut jeune après s’être reti­ré avec sa sœur Eugénie (vierge soli­taire et poé­tesse, elle aus­si) dans leur mai­son natale du Carla, dans le Tarn. 

Yves Charnet y a vécu quatre sai­sons, en rési­dence d’auteur, mar­chant sur les traces de cet héri­tier de Chateaubriand et ami de Barbey d’Aurevilly, entrant dans son inti­mi­té en se posant dans sa mai­son et ses pay­sages, devi­nant sa mélan­co­lie et son mal de vivre. Il aurait pu rame­ner de ce voyage une étude sur le roman­tisme, cette « poé­tique de la sen­sa­tion », ou un repor­tage. Mais c’est un livre bien plus per­son­nel qu’il a tiré de sa balade en com­pa­gnie de Guérin, cet étrange auteur dont Mauriac et bien d’autres se récla­mèrent. Un livre ser­ré, musi­cal (Charnet, deve­nu Toulousain depuis pas mal d’années, et ami de Nougaro, est aus­si un amou­reux du jazz), ou l’empathie est à l’œuvre : car c’est en « frère » qu’il aborde son per­son­nage et c’est à tra­vers lui qu’il renoue avec ses thèmes, ceux qui irri­guaient ses pré­cé­dents livres, « Proses du fils », « Cœur furieux », etc. « Je vou­drais écrire des livres déchi­rés par ce qui fait de vivre cette expé­rience déchi­rante », écrit-il. Et d’affirmer encore qu’écrire est « un art de toréer ses han­tises ». Yves Charnet, dans ce texte comme dans ses pré­cé­dents, des­cend en effet dans l’arène. Ecorché vif tou­jours, mais aus­si sty­liste et poète. Qui se bat contre des ombres en plein soleil et véri­fie, une fois encore, qu’« on est tou­jours quelqu’un d’autre. »

 

« La tris­tesse dure­ra tou­jours »

 

Le der­nier en date de ses livres, « « La tris­tesse dure­ra tou­jours » emprunte son titre a une phrase attri­buée à Van Gogh, dans le film « A nos amours » de Maurice Pialat, que Charnet affec­tionne (il revient sou­vent sur le film « Le Garçu » qui a sa pré­fé­rence). La tona­li­té élé­giaque est donc don­née d’entrée. Avec la mort de Madame G. et l’hommage qu’il annonce entre­prendre.

Madame G. est une ami de sa mère, ins­ti­tu­trice comme elle, qui les avait tous les deux en affec­tion et qui les invi­tait le dimanche au res­tau­rant. Une « grand-mère ima­gi­naire » qui a les cou­leurs mélan­co­liques et cha­vi­rées de son enfance et du manque, une femme qui fut un peu son soleil de gosse, qui l’aida à échap­per à « l’enfermaman » et dont il ne peut faire le deuil.

 Madame G. habi­tait La Charité-sur-Loire, près de Nevers, et les pas du nar­ra­teur le ramènent en pèle­ri­nage ses lieux han­tés dont il fait vivre la poi­gnante nos­tal­gie. Ainsi, vingt ans après, les proses du fils se réac­tua­lisent-elles, et la dou­leur se réveille, si tant est qu’elle se soit jamais assou­pie. Telle est « la matière vivante des livres » et la mémoire des hommes qui ont tant de mal à aller à l’essentiel. « Un écri­vain n’habite jamais rien d’autre, à la fin, que son cha­grin (…) J’écris un livre au cœur gros. Tombeau de Madame G. J’écris un jour­nal de deuil ».

 « La vie va trop vite pour être vécue » et l’écriture de l’intime tente de lui res­ti­tuer un peu d’épaisseur, comme de mérite – le propre même de la poé­sie. De trou­ver une iden­ti­té aus­si, pour celui qui ne s’est jamais sen­ti « quelqu’un », mais tou­jours « mul­tiple » et déchi­ré et qui vou­drait « se refaire un nom ».

 Cette manière de « béer aux choses pas­sées » qu’avoue culti­ver Yves Charnet  s’avère fina­le­ment très tonique, même si pas­sa­ble­ment déses­pé­rée. C’est l’autre miracle de la lit­té­ra­ture : elle sauve en même temps qu’elle creuse la plaie. Les « cabanes en bord de Loire » d’e l’auteur de « Proses du fils » ont sans doute été empor­tées par le temps et le cou­rant, mais il en a fait des livres – des « vieux disques rayés » – qu’on lit et qu’on écoute sans se las­ser, avec une émo­tion tenace et heu­reuse.

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