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La vision de Roger Munier

Par | 2018-02-19T22:55:06+00:00 24 novembre 2012|Catégories : Critiques|

 

Né un 21 décembre 1923, Roger Munier nous a quit­tés le 10 août 2010. L’homme et le poète ont beau­coup agi pour la vie de la poé­sie en France, à la radio en par­ti­cu­lier. Avoir tra­duit Heidegger, Juarroz et Silésius et écrire cette Vision… Rien ne res­sort ici du hasard. À nos yeux en tout cas. Une vie entière consa­crée à la ver­ti­ca­li­té de l’homme, à cette vision de la poé­sie, expli­ci­tée ailleurs par Octavio Paz, selon laquelle le poème est par­tie inhé­rente de la vie humaine. Et cette vision conjointe : le poème est l’homme. Une vie d’écriture accom­pa­gnée en fidé­li­té par Gérard Pfister et ses édi­tions Arfuyen, onze livres édi­tés entre 1980 et 2012. Cette fidé­li­té, un geste poé­tique aujourd’hui.

Au long de cette Vision, Roger Munier suit une voie étroite alliant poé­sie, théo­lo­gie et phi­lo­so­phie. Une voie qui donne sa voix per­son­nelle à l’œuvre du poète :

 

Pourquoi vou­drait-on par­fois qu’une chose dure tou­jours ? On ne peut guère mettre en regard que le désir, insen­sé lui aus­si, que rien n’ait jamais été.

 

Pourtant ce n’est pas « nou­veau », cette façon d’allier ces trois manières d’être de l’homme. Ce n’est pas « nou­veau » au sens bête­ment pro­fane de ce mot, sens dans lequel la terre de France est engluée. C’est plei­ne­ment nou­veau au sens poé­tique du terme, car toute poé­sie est une œuvre nou­velle quand elle est poé­sie, par cette manière qu’a le poète de tra­vailler la matière des mots dont il s’empare. Et le poète Roger Munier est là, dans cette manière de polir son propre che­min sans renier la tra­di­tion dans laquelle son ate­lier s’inscrit. Silésius ou Heidegger, Maître Eckhart aus­si passent par là quand on lit Munier. Particulièrement dans ces textes où le poète tra­vaille la matière du néant.

 

Dire le néant « est » est contra­dic­toire dans les termes, sans doute. Mais rien que là. Nous n’avons, tou­chant le néant, que des obs­tacles de mots.

[…]

Le rien n’est pas inac­ces­sible. Il est ce qui se dit dans ce qui est, sans être rien de ce qui est.

Forme per­son­nelle aus­si : les textes s’enchaînent en une démons­tra­tion logique, du moins en appa­rence, pour renaître au cœur de la poé­sie, comme un long poème. Et par­fois, des éclats boud­dhistes rejoignent Silésius ou Heidegger. Travaillant le néant, Munier affirme l’amande même de ce qu’est la poé­sie : un état de recon­nais­sance de la pleine réa­li­té de la vie, le fait de vivre en mou­rant et de mou­rir en vivant. Une réa­li­té pleine et entière qui nous échappe sans cesse si nous n’y pre­nons garde. C’est cela la vision, celle de la pleine et entière réa­li­té, vision de laquelle l’homme Munier est sor­ti émer­veillé. Et en effet, celui qui voit la vie en son entiè­re­té, et la mort en son entiè­re­té, et non plus comme deux choses contra­dic­toires, celui qui du moins voit le com­plé­men­taire en ce contra­dic­toire appa­rent de vivre et de mou­rir, celui-là ne peut que s’émerveiller. Un peu comme l’enfant qui trouve une réponse à une ques­tion. Vision est un texte qui n’a pas fini d’accompagner ses lec­teurs à venir.

 

Roger Munier est né en 1923, un 21 décembre, et décé­dé en août 2010. De for­ma­tion phi­lo­so­phique et théo­lo­gique, il a tra­vaillé la matière du pré­ci­pice, à la fron­tière pré­cise entre le visible et l’invisible. En cela, Roger Munier, dans tous ses écrits, était avant tout un poète. Directeur de l’extraordinaire col­lec­tion L’espace inté­rieur chez Fayard, tra­duc­teur. Ses livres, sou­vent inclas­sables selon les imbé­ciles cri­tères contem­po­rains, apportent un son nou­veau, à la lisière de toutes les caté­go­ries dites lit­té­raires. Arfuyen, édi­teur fidèle, a publié Roger Munier durant trente ans.    

plus d'informations ici : http://​roger​mu​nier​.com/

 

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