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L’Amour d’Amirat de Daniel Biga

Par | 2018-02-22T08:00:41+00:00 29 janvier 2014|Catégories : Blog|

Un jour de l’aurore au cré­pus­cule du soir à suivre la course solaire uni­que­ment
 

Milieu des années 70. Cherchant son Walden, Daniel Biga s’installe en haute mon­tagne, "au large" de Nice, ville où il est né en 1940. Délaissant la vie cita­dine, aban­don­nant son emploi, s’éloignant de ses proches, il se retire pour huit sai­sons dans un hameau des Alpes, un lieu nom­mé Amirat. Un nom doux,  secret et mar­tial à la fois qui peut-être gui­da son choix. De là, de sa « mon­tagne froide », Biga nous écrit :

 

J’ai chan­gé ma vie appa­rem­ment : en fait je n’ai pas bri­sé la moindre de mes rou­tines… Nous vivons dans une minus­cule couche de glace au-des­sus de l’abîme La connais­sance est ter­ri­fiante Et l’on ne peut dire qu’importe la connais­sance… car si l’on ne connaît pas – et l’on ne connaît pas – qu’est-on ? Zombi de l’habitude

 

L’Amour d’Amirat, ensemble de textes géné­ra­le­ment courts, ini­tia­le­ment paru en 1984 au Cherche-Midi, est repris ici par le même édi­teur mais accom­pa­gné de trois autres titres : Né nu,  Oiseaux Mohicans (pre­mier recueil de l’auteur, paru en autoé­di­tion en 1966 puis réédi­té trois ans plus tard à la Librairie St Germain des Prés) et Kilroy was here.

 

Assumer sa mar­gi­na­li­té
sa rela­tive ori­gi­na­li­té indi­vi­duelle
 

Daniel Biga fut très tôt « éti­que­té » (par qui ?) poète beat­nik, sorte de pen­dant fran­çais aux écri­vains amé­ri­cains de la beat gene­ra­tion. Il est vrai que l’auteur s’approprie, dans Kilroy was here notam­ment, de la tech­nique du cut-up : assem­blages étour­dis­sant de notes, slo­gans publi­ci­taires, bribes de conver­sa­tions, dis­cours, extraits de scé­na­rio… On remar­que­ra aus­si, pour appuyer cette filia­tion, la pré­sence dans L’Amour d’Amirat d’un court poème d’Allen Ginsberg. Il semble cepen­dant, s’il faut cher­cher ses réfé­rences outre-Atlantique, que Daniel Biga se trouve ici plus proche d’un Richard Brautigan, certes beat­nik amé­ri­cain mais pas vrai­ment membre de la beat gene­ra­tion, que d’un William Burroughs. Rapprochement dans l’écriture, fine, dis­tan­ciée, lim­pide et humaine, mais aus­si dans le choix, la recherche de l’isolement, d’une soli­tude vers soi tout autant que vers l’autre. On pense à Brautigan quit­tant le tumulte de San Fransisco pour son ranch du Montana natal, à Brautigan, si par­fai­te­ment seul, au prin­temps 76, en plein cœur de Tokyo et ses quelques 12 mil­lions d’habitants à l’époque. Au moment même où Biga tient ses car­nets d’Amirat, l’américain rédige, de l’autre côté du globe, son Journal japo­nais (June 30th, june 30th pour le titre ori­gi­nal), notes qua­si quo­ti­diennes prises sous forme de courts poèmes lors de son pre­mier séjour au Japon (Edition le Castor Astral – 2003) :

 

 

Avenir
 

Ah ! 1er juin 1976
              0 heures et 1 minute.

                              Tous ceux qui sur­vivent
                               à notre mort.

On a connu cet ins­tant
                 on y était.

 

                                                                          R. Brautigan

 

Tu rentres dans le soir
et haut dans la mon­tagne
une voix te salue.

                                                                                    D. Biga
 

Le livre pui­sé par Biga dans son impa­tiente soli­tude d’Amirat est éga­le­ment de cet ordre : jour­nal non daté et cer­tai­ne­ment non linéaire, car­net de bord éta­blit sur l’instant et après-coup d’un « voyage » qui, s’il avait échoué, irait de Biga à Biga, mais qui avance sur l’incertain sen­tier menant de l’homme à l’humain.

 

Le temps se rétré­cit chaque jour pour dire ce que je devrais dire pour être ce que je dois être.

 

C’est émo­tion­nel­le­ment, vis­cé­ra­le­ment, géo­gra­phi­que­ment, de matière humaine qu’est bâtîe cette "retraite" d’Amirat : la soli­tude, le désir, la ren­contre, le doute, le silence, la sexua­li­té, la spi­ri­tua­li­té, l’attente… Tout cela sans arti­fices, sou­te­nu par une évi­dente urgence, sou­vent sou­li­gnée d’humour et par­fois même d’une vivi­fiante naï­ve­té.

Qu’il équar­risse un tronc pour remon­ter la char­pente d’une ancienne grange, détaille, non sans iro­nie, ses ten­ta­tives pota­gères, relate la ren­contre avec un ber­ger, un pay­san, la visite d’un ami, d’une femme, dépous­sière quelques sou­ve­nirs, quelques bles­sures anciennes ou nous dise sim­ple­ment le froid, la nuit, la soli­tude de la mon­tagne, il n’en tire aucune leçon défi­ni­tive, aucun prin­cipe uni­ver­sel. Ni pour lui ni pour les hommes. Il va. Avance. Rebrousse che­min. Nomme. Vit. Habite. Tente de faire de son pré­sent une pré­sence.

Il ne fau­dra donc cher­cher dans L’Amour d’Amirat ni gran­diose vic­toire ni péremp­toire démons­tra­tion. Comme Thoreau quit­te­ra sa cabane, son lac, sa forêt pour retour­ner vivre à Concorde, Daniel Biga, remet­tra sa che­mise blanche et des­cen­dra de sa mon­tagne. Il en des­cen­dra tel que lui-même, et c’est cela, sans erreur pos­sible, qu’il y était venu cher­cher…

 

Quel est le plus impor­tant moment de ta vie ?
hier tu répon­dais :
                                  celui-ci !
mais déjà tu l’as oublié
                                   oui
tant que tu ne vivras pas chaque moment il te res­te­ra tout à apprendre

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