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L’arbre de vie de Tomaz Salamun

Par | 2018-05-25T01:07:43+00:00 12 décembre 2013|Catégories : Blog|

Tout vrai poète est un monstre

Tomaz Salamun

 

 

Il convient de saluer cha­leu­reu­se­ment la nais­sance d’une aven­ture telle que celle des édi­tions fran­co-slo­vènes, emme­nées par Zdenka Stimac avec l’aide de Christine Maillet. La mai­son est née en février 2012 sur la base d’un constat que l’éditrice expose ain­si : « (…) c’est après avoir sol­li­ci­té sou­vent en vain les édi­teurs fran­çais pour leur pré­sen­ter tel ou tel auteur incon­nu qui écrit dans cette petite langue qu’est le slo­vène, et n’est donc publié nulle part – ni en France ni dans quelque autre « grande langue » –, et regret­tant de ne pou­voir offrir au lec­teur fran­co­phone la pos­si­bi­li­té de le décou­vrir, que je décide un jour avec l’enthousiasme de qui ne sait pas quelles dif­fi­cul­tés l’attendent de me lan­cer dans l’aventure de l’édition et crée les édi­tions fran­co-slo­vènes & cie ». Effectivement, se lan­cer sur les che­mins de l’édition est une aven­ture, une des plus belles qui soient d’ailleurs. Le pro­jet est beau, ici, par nature : faire décou­vrir un monde qui nous est en grande par­tie étran­ger, bien que situé à… quelques enca­blures de Paris. Mais le cer­veau fran­çais est très par­ti­cu­lier. La mai­son d’édition se donne donc pour pro­jet (avec comme maîtres mots le plai­sir et la liber­té) de faire décou­vrir la prose et la poé­sie slo­vènes, contem­po­raines et clas­siques, ain­si que cer­tains pans des lit­té­ra­tures de l’ancien bloc de l’Est. Nous ne nous en ren­dons pas bien compte de ce côté ci du rideau de fer mais l’ancien bloc, eh bien, cela pèse encore à l’Est.

Les édi­tions fran­co-slo­vènes viennent donc de faire paraître leurs pre­miers ouvrages. Un roman (Balerina, Balerina de Marko Sosic) et deux recueils de poèmes de Tomaz Salamun (Ambre ; L’arbre de vie).

L’arbre de vie est une antho­lo­gie com­po­sée à par­tir d’une ving­taine de recueils de poèmes du poète slo­vène Tomaz Salamun. Le poète n’est pas incon­nu des lec­teurs de Recours au Poème puisque l’on peut décou­vrir son ate­lier dans nos pages. Salamun est né à Zagreb en 1941 mais a gran­di à Ljubljana du fait des aléas poli­tiques du régime tota­li­taire. Jeune adulte, la poé­sie lui est en quelque sorte « tom­bée des­sus » ain­si qu’il aime à dire, et le poète s’est rapi­de­ment retrou­vé à la tête de la revue Perspectives, revue qui déplai­sait en grande par­tie au pou­voir d’alors. Du reste, Salamun a connu l’emprisonnement suite à la paru­tion de son poème Douma 1964. Libéré suite à une action inter­na­tio­nale, en par­ti­cu­lier dans le New York Times, en une époque où l’intelligentsia fran­çaise chan­tait des louanges au cama­rade Mao, il a échap­pé à la peine de 12 ans de pri­son dont on le mena­çait. Puis, peintre autant que poète, il a beau­coup voya­gé, et vit et enseigne main­te­nant la plu­part du temps aux Etats-Unis. Son œuvre est publiée par les plus grands édi­teurs amé­ri­cains, espa­gnols et alle­mands, elle est aus­si très lue aujourd’hui en Chine.

Lire L’arbre de vie per­met de décou­vrir la force, la richesse et la diver­si­té de l’œuvre poé­tique de Tomaz Salamun. Une poé­sie qui mêle un rythme (par­fois) endia­blé, comme un chant au rythme contem­po­rain (Garçons morts), et une écri­ture sereine : « les pierres du repos, les allées de l’espoir ». Cette poé­sie raconte aus­si des his­toires, autour du quo­ti­dien, de l’amitié, des rela­tions dif­fi­ciles entres êtres humains, de la colère, par moments, devant l’extraordinaire capa­ci­té d’acceptation des hommes/​masse (Où êtes vous, mul­ti­tudes exci­tées). Avec en toile de fond aus­si la pré­sence de ce « fan­tas­tique » (du moins, de ce que nous appe­lons ain­si en nos contrées) propre aux anciens pays de l’Est (Le 11 novembre 1954).

Et ce poème qui donne son titre à l’anthologie :

 

 

Je suis né dans le blé en cla­quant des doigts
Une craie blanche a tra­ver­sé un tableau vert.
La rosée m’a posé par terre.
Je jouais avec des perles.

J’ai appuyé les champs contre mon oreille et les plaines.
Les étoiles gazouillaient.
Sous un pont, j’ai cise­lé une ins­crip­tion : je ne sais pas lire.
On lavait les usines avec de l’eau salée.

Les ceri­siers étaient mes sol­dats.
Je jetais mes gants dans les ronces.
On man­geait du pois­son avec un cou­teau à pain en or.
Dans le lustre au-des­sus de la table toutes les bou­gies ne brû­laient pas.

Maman jouait du pia­no.
J’ai grim­pé sur les épaules du père,
Marché sur des cham­pi­gnons blancs, regar­dé des nuages de pous­sière.
De la fenêtre de la chambre tou­ché des branches.

 

 

La poé­sie de Salamun, por­teuse de l’expérience de la vie à l’Est et de celle de l’exil, pro­pose aus­si un regard inté­rio­ri­sé sur l’homme, ce qui est le propre d’ailleurs de toute poé­sie authen­tique. Elle se fait alors huma­niste :

 

 

Quand il n’y a plus
conflit entre le mot
et la véri­té,

nous nous trou­vons au point
d’équilibre. Il n’y a nulle
dif­fé­rence entre

les étoiles
et notre enten­de­ment.
Le corps se

déplace libre­ment,
nage. Il est offert sans
aucune ombre.

 

 

Tomaz Salamun est un poète à décou­vrir en langue fran­çaise. 

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