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L’Atelier contemporain n° 2

Par | 2018-05-23T20:16:23+00:00 10 mai 2014|Catégories : Blog|

Le n° 2 de L'Atelier contem­po­rain qui vient de paraître est une copieuse livrai­son riche­ment illus­trée. On y trouve deux dos­siers, Que lisez-vous ? (22 peintres, dont Titus-Carmel, répondent à cette ques­tion), Pourquoi écri­vez-vous sur l'art ? (5 écri­vains répondent à la ques­tion) et une série d'études sur la pein­ture à par­tir de la spé­ci­fi­ci­té de quatre pra­ti­ciens… Il existe au moins trois façons de lire cet ouvrage. Tout d'abord comme une revue iso­lée ; ensuite comme le com­plé­ment de Chemins ouvrant d'Yves Bonnefoy et de Gérard Titus-Carmel ; ensuite encore en se cen­trant sur Jérémy Liron puisqu'il est pré­sent dans les deux dos­siers et qu'il publie une longue réflexion très inté­res­sante, La mélan­co­lie des frag­ments, accom­pa­gnée d'une ving­taine de repro­duc­tions de pein­tures de sa série Paysages

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    Une revue iso­lée. La richesse du som­maire et en par­ti­cu­lier la diver­si­té des contri­bu­tions au dos­sier Pourquoi lisez-vous ? rendent impos­sible toute syn­thèse qui serait par ailleurs réduc­trice. Très sou­vent, le lec­teur découvre des listes pré­sen­tées sous des formes diverses. Listes de noms d'auteurs mais aus­si, il faut le sou­li­gner, listes de titres ( Bérénice Constans) ou de cita­tions (Michel Potage)… Jean-Luc Parant se livre à un exer­cice digne des Yeux, si bien qu'on a envie de s'écrier "livres, boules, yeux, même com­bat !" Sans doute qu'on peut déce­ler une part de fic­tion dans son texte très jus­te­ment inti­tu­lé Empilements (à pro­pos du ran­ge­ment ? a-t-il vrai­ment démé­na­gé dix fois afin que ses livres puissent se mul­ti­plier ?) Le rap­port aux yeux est clair au-delà de la forme de l'article : pas d'auteurs, pas de titres mais une per­for­mance en quelque sorte et il est alors pos­sible de rap­pro­cher cette phrase "Je vois, je lis. Je vois ce que ma main peut cacher sans le tou­cher" de cette autre, extraite de sa bio­gra­phie sur son site inter­net "J'écris des textes sur les yeux pour pou­voir entrer dans mes yeux…" Sinon, les expé­rience de lec­ture racon­tées sont cap­ti­vantes : place impor­tante réser­vée à la poé­sie (sans doute est-ce dû à la pra­tique du livre d'artiste propre à de nom­breux peintres ? Mais il faut noter le rejet mas­sif de la simple illus­tra­tion), place impor­tante faite aux mono­gra­phies de plas­ti­ciens, aux cata­logues d'exposition, aux écrits sur l'art ( Michel Potage va même jusqu'à dres­ser une liste des cri­tiques qui ont défen­du son tra­vail), dif­fi­cul­tés de départ à entrer dans l'univers du livre pour de mul­tiples rai­sons (milieu social, rôle néga­tif de l'école, mais aus­si rôle posi­tif joué par des amis, des lec­teurs, des libraires)… De cette diver­si­té naît une richesse qui est à l'image du foi­son­ne­ment de l'art contem­po­rain au-delà de ses effets de mode ou de ses dérives mer­can­tiles ou encore de ce que Jean-Claude Terrier appelle "l'idéologie du consom­mable". Un foi­son­ne­ment que tra­duit bien aus­si les quatre études sur Clémentine Margheriti, Jérémy Lirot (sur lui-même en quelque sorte), Alexandre Hollan et Gérard Titus-Carmel… On remar­que­ra (est-ce l'effet du hasard ? ou une volon­té déli­bé­rée de l'éditeur ?) le rap­port au réel dans ces quatre pra­tiques, voire la pré­do­mi­nance du figu­ra­tif (même si le rap­port à l'abstrait n'est pas négli­gé ni reje­té). Un numé­ro à lire pour cette sin­gu­la­ri­té et cette richesse…

    Un com­plé­ment à Chemins ouvrant. Plus que de com­plé­ment, il vau­drait d'ailleurs mieux par­ler de rap­port étroit car les deux volumes peuvent se lire indé­pen­dam­ment. La pré­sence à deux reprises de Titus-Carmel dans ce numé­ro n'y est pas pour rien : tout d'abord sa réponse à la ques­tion Que lisez-vous ?  et ensuite l'étude de Marc Blanchet sur sa série Jungles. Si Chemins ouvrant, par sa forme et sa volon­té, est consa­cré aux rap­ports entre la pein­ture et la poé­sie, aux livres d'artiste, les pro­pos de Gérard Titus-Carmel dans sa réponse ("… les textes les plus fins, les plus justes, ceux qui s'approchent au plus près des mys­tères de la créa­tion en se posant d'emblée comme les inter­lo­cu­teurs de la pein­ture, ce sont sou­vent ceux des poètes…") viennent appor­ter un éclai­rage ori­gi­nal à la démarche du peintre qui a accom­pa­gné à plu­sieurs reprises les écrits de Bonnefoy. Plus que de livres d'artiste, il fau­drait -pour reprendre la belle expres­sion d'Yves Peyré- par­ler de livres de dia­logue. D'ailleurs Yves Peyré, dans Peinture et Poésie, sous-titré Le dia­logue par le livre, écrit : "Nul ne peut sérieu­se­ment contes­ter le fait que, si Titus-Carmel avait recou­ru à deux noms […] le spec­ta­teur et le lec­teur auraient pen­sé se trou­ver en pré­sence d'un bien beau peintre et d'un grand poète que vrai­sem­bla­ble­ment ils n'auraient pas son­gé à rap­pro­cher". On peut donc pen­ser que les pro­pos du peintre sont d'une grande jus­tesse… Par ailleurs, à lire atten­ti­ve­ment l'étude de Blanchet, on la range sans hési­ter dans cette caté­go­rie de textes qui se défi­nissent comme de par­faits inter­lo­cu­teurs de la pein­ture. Curieusement, tout comme Titus-Carmel est peintre et poète, Marc Blanchet est écri­vain et pho­to­graphe… Il sait donc de quoi il parle quand il écrit Jungles. Lorsque le pho­to­graphe qu'il est note : "Chaque pein­ture est une et en contient d'autres : Jungles de Titus-Carmel -hors de toute mosaïque- crée un ver­tige où la beau­té des formes, dans un  retour d'apparente res­sem­blance, ren­contre son inachè­ve­ment", on sent qu'il est auto­ri­sé à par­ler de marou­flage et divi­sion, de décou­page et uni­té… Autorisé, non pas parce que le peintre lui aurait accor­dé un quel­conque impri­ma­tur, mais bien parce qu'il est un inter­lo­cu­teur de cette pein­ture. On n'est pas loin de cet alter ego dont parle Marik Froidefond dans sa pré­face à Chemins ouvrant. Il faut enfin citer le texte de Yannick Haenel, Des annon­cia­tions voi­lées, qui est l'écho inver­sé de ce que dit Titus-Carmel : "on n'écrit jamais sur l'art, mais avec lui" ; on ne peint pas sur des poèmes, on n'illustre pas des poèmes, on peint avec des poèmes, pour­rait-on affirmer.…Un numé­ro à lire en même temps que Chemins ouvrant et peu importe l'ordre !

    Et Jérémy Liron. Trois textes de celui-ci dans L'Atelier contem­po­rain : À tra­vers les livres, La mélan­co­lie des frag­ments et Lettre à P.B. Ce qui fait un ensemble d'une rare cohé­rence de celui qui est peintre et écri­vain. La réponse de Liron à la ques­tion Que lisez-vous ? est signi­fi­ca­tive, emblé­ma­tique même d'un groupe de lec­teurs issus de milieux modestes et rebu­tés, dans un pre­mier temps, par le sys­tème sco­laire, son mode d'apprentissage, sa culture livresque, son éli­tisme… Boulimie de lec­tures, une fois le déclic trou­vé, lec­tures hété­ro­clites et volon­té de rat­tra­per le retard : "Je crois que [la lec­ture] m'est appa­rue assez vite comme une issue pour essayer de dépas­ser ma médio­cri­té, ma bêtise, mes fai­blesses de rai­son­ne­ments en même temps qu'elle était source de plai­sir esthé­tique, d'excitation intel­lec­tuelle ou poé­tique". La biblio­thèque idéale n'existe pas, il n'existe que des biblio­thèques per­son­nelles qui doivent beau­coup aux hasards de la vie et qui ne sont idéales que par rap­port à leurs pro­prié­taires ; et encore, à un moment de leur exis­tence, fau­drait-il ajou­ter ! La mélan­co­lie des frag­ments est illus­trée d'une ving­taine de toiles de la série Paysages. Paysages figu­ra­tifs de Jérémy Liron qui font pen­ser aux pola­roïd et aux pein­tures méta­phy­siques de Giorgio De Chirico ; curieu­se­ment, si ces pay­sages sont déserts, les textes sont tra­ver­sés d'humains ano­nymes réduits à un détail du corps (visage, fos­sette, sou­rire, main, coude…). Mais toutes ces toiles ne sont pas sans rap­pe­ler les pola­roid par leur for­mat car­ré (123 x 123 cm) et leur côté brillant puisqu'elles sont sous plexi­glass : c'est que le texte de Liron est sous-titré "La per­cep­tion lacu­naire de l'instant. -Regard & Photographie-. D'où un sta­tut ori­gi­nal de l'image : "N'est réel, indu­bi­ta­ble­ment réel, que l'instant auquel nous sommes pré­sents…" Au terme de son rai­son­ne­ment, Liron en arrive à affir­mer "Le pou­voir de la pho­to­gra­phie tient jus­te­ment dans cette capa­ci­té de créer de la fic­tion sous le cou­vert d'objectivité, d'une impres­sion de réa­li­té". Mais je sim­pli­fie à l'extrême, je cari­ca­ture ! Demeurent ces mots qui ter­minent l'article : "Nous reste pour habi­ter la mélan­co­lie des frag­ments" ; on a envie de mettre des vir­gules. Texte qui sus­cite la dis­cus­sion et la réflexion. La lettre à P.B. va ten­ter d'expliquer ce qu'est la pein­ture au-delà des contra­dic­tions vécues par Liron, contra­dic­tions entre l'invention plas­tique en tant qu'expression sen­sible et le lan­gage en tant qu'il est construit contre le monde sen­sible. "D'un côté com­prendre, de l'autre sen­tir. Avec sus­pi­cions symé­triques." Leçon de modes­tie, de doute, ver­tige de la réflexion : le tra­vail est tou­jours à reprendre. Un numé­ro à lire (en par­tie) pour ce Jérémy Liron, roman.

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    L'aventure conti­nue donc, on peut reprendre les mots de Matthieu Baumier pré­sen­tant le numé­ro 1 : "Tout cela est fort, beau et pro­fond". L'Atelier contem­po­rain semble avoir trou­vé son archi­tec­ture géné­rale, son équi­libre et son ton. À décou­vrir (et je ne doute pas que les décou­vertes du lec­teur seront dif­fé­rentes des miennes), à lire en toute confiance…

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