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L’attente de la tour de Réginald Gaillard

Par | 2018-02-26T02:11:28+00:00 10 février 2014|Catégories : Blog|

C’est un beau, noble et recueilli recueil que celui de Reginald Gaillard, publié chez Ad Solem. Il parle de la mort d’une jeune cava­lière, et du deuil. Il est roman­tique sans l’être ; il l’est bien au-delà des cli­chés et des ges­ti­cu­la­tions. Il est dans l’intensité et la rete­nue de la poé­sie, à la fois hur­le­ment et cise­lure. Il est de ces voix poé­tiques qui font taire à elles-seules le bruit autour. On entre dans ce livre comme sous la nef d’une église, et, sans rien de for­cé, on choi­sit son moment pour lire ça, on fait le vide : c’est fra­gile et puis­sant.

Le livre se rat­tache à un thème poé­tique bien connu, celui de la jeune fille et la mort, que la musique et l’iconographie roman­tiques (et avant cela baroques et médié­vales) ont ren­du célèbre, et dont l’une des variantes (père-enfant) les plus connues est la Ballade du Roi des Aulnes. Les deux motifs semblent par­fois com­bi­nés :

 

                Il a empor­té le souffle faible d’une jeune fille à che­val
                Dans un der­nier éclat de rire, effeuillé,

(poème IV)

 

Nous sommes donc, en même temps que dans une poé­sie per­son­nelle et en pré­sence d’un deuil réel, avec Dürer, Goethe, Schubert, Füssli, Tournier et d’autres. Un ima­gi­naire col­lec­tif puis­sant nous parle, quelque chose de recueilli (à cause du deuil) et aus­si d’inquiétant : la ter­reur et sa réac­tion, la révolte contre l’Injustice, ne sont pas loin. Est là aus­si le trouble étrange et éper­du du désir-deuil, où pater­ni­té et proxi­mi­té char­nelle se super­posent, et s’expriment, l’une et l’autre libé­rées de tout soup­çon inces­tueux par l’impossibilité tra­gique de la mort. Notre amour de l’autre, à qui nous avions don­né la vie, vou­drait redon­ner vie, au prix éven­tuel de notre propre mort. Cela, cha­cun l’entend ; cela rap­pelle l’amour même. Et l’Amour, même, puisque le poète est chré­tien. Ainsi dit l’énigmatique poème X :

 

                Là, main­te­nant, la main glis­sée dans l’épaisseur
               et l’évidence du jour qui appa­raît.
               Rien ne fut moins pro­mis que cet ins­tant fra­gile
               où j’ai posé ma joue froide sur
                ton ventre blanc qui de peur trem­blait.

 

Comme la poé­sie est sens et forme, la musi­ca­li­té, sub­tile et moderne, d’un vrai poète des sons et pas seule­ment des images, d’un chan­teur du chant sacré, d’un connais­seur de l’harmonie et de l’envoûtement magique, est éga­le­ment à saluer ici. C’est la musi­ca­li­té ver­lai­nienne et du-bel­layenne, qui connaît certes l’alexandrin et la rime, mais aus­si l’assonance, et le retour exact, presque-exact, inexact, le retour recom­po­sé de syl­labes, de sons, de cel­lules sonores. Cela nous oblige à l’attention, au recueille­ment, à l’écoute des pro­fon­deurs intimes du lan­gage et de ses fra­giles har­mo­nies. C’est la leçon de vie de celui qui pleure, qui « prie », qui écoute, et non qui voci­fère ou qui scande seule­ment des rythmes majeurs. C’est l’un des deux grands carac­tères de la poé­sie fran­çaise.

Ainsi, par exemple, dans le poème IX :

 

                D’un saule les branches mortes trempent dans le marais
                D’où montent, bleus, les feux affo­lés de l’oubli.
                La Dame blanche passe et me sou­rit, elle s’efface et revient.

 

D’un-d’où-Dame ; saule-s’efface ; feux affolés-s’efface ; branches-blanche ; l’oubli-sourit ; marais-revient.

La rime cachée, si chère à Aragon, entre « oubli » et « sou­rit », dégage par ailleurs une fin de vers de sept syl­labes, qui font écho aux sept syl­labes ini­tiales (« d’un saule les branches mortes ») et consacrent le rythme impair, qui encadre les rythmes pairs du deuxième hémis­tiche (6 syl­labes) et du cin­quième (10 syl­labes).

On appré­cie­ra, même sans les ana­ly­ser, mainte sub­ti­li­té construite de ce type. Il y a aus­si la sub­ti­li­té plus « nar­ra­tive » des com­po­si­tions et des retours d’expression, qui, par exemple, disent l’ironie réci­proque du deuil sur la-vie-qui-conti­nue et de la vie-qui-conti­nue sur le deuil :

 

La ville est grande elle aus­si, bien assez d’ailleurs

[…]

Le cime­tière est grand, lui aus­si, mais pas assez (poème XIII).

 

De cet art de la com­po­si­tion relève éga­le­ment l’alternance des poèmes à « prions » et des poèmes sans, ceux-là disant la révolte de Job, le doute de Kierkegaard, la perte vraie, sans fond, vécue, de la foi, sans laquelle nulle vraie cha­ri­té ni vic­toire sur la mort.

   Car le sujet de ce recueil, comme celui de toute poé­sie peut-être, est le pas­sage par « le silence de la langue » (poème XIII), l’exténuation du lan­gage-maître-du-sens en « vani­té » et sa renais­sance, à tra­vers, ici, l’expérience de l’altérité et de la soli­tude face à la com­mu­nau­té (un affron­te­ment mar­qué par le « priez » de l’avant-dernier poème, qui pré­cède la réin­té­gra­tion et le retour au « prions » ultime).

Ce par­cours ini­tia­tique du deuil au sens, où le sens des choses per­dues et des êtres s’abolit

 

                Pour leur repos dans le silence de la langue

 

puis renait de la musique du poème, relève-t-il d’une dia­lec­tique chré­tienne, orphique, pla­to­ni­cienne, uni­ver­selle ? Chacun y pour­ra sen­tir sa véri­té. À moins de refu­ser l’expérience même de l’abattement, il est peu pro­bable en tout cas qu’on ne soit pas tou­ché par ces poèmes.

Pour moi, à pro­pos de cet « abat­te­ment », en inter­ro­geant le lien impro­bable entre la jeune fille et la mort et le motif de la Tour, qui marque le titre et les sec­tions enca­drantes du recueil (« Autour de la Tour Perdue » I, II, puis III), je suis conduit vers Gérard de Nerval (dont le nom n’est pas sans faire écho à celui de Réginald Gaillard !), le tra­duc­teur des Faust de Goethe (où les motifs « roman­tiques » de la mort, de la jeune fille et du che­val (via Delacroix) sont si pré­sents) et aus­si l’auteur du « Desdichado », du « Prince d’Aquitaine à la Tour abo­lie » ! Cette inter­tex­tua­li­té est-elle le fruit d’une connexion trop per­son­nelle de lec­teur, ou a-t-elle une plus solide objec­ti­vi­té ? Chacun sera juge.

Et l’auteur, peut-être en par­le­ra quelque jour …

 

L’attente de la tour de Réginald Gaillard

Par | 2018-02-26T02:11:28+00:00 12 décembre 2013|Catégories : Blog|

 

Nous sommes heu­reux de pou­voir pré­sen­ter le pre­mier livre de poèmes de Réginald Gaillard. Nous connais­sions ses talents et son ardeur au tra­vail, notam­ment en étant fidèle à l'aventure de la revue NUNC qu'il fon­da il y a 10 ans, et qui nous livre 4 beaux numé­ros, sub­stan­tiels, par an. Nous sommes habi­tués à sa prose, lorsqu'il inter­vient dans cette même revue, à son esprit pro­fond, lorsqu'il signe par exemple un essai sur Jean Grosjean, que nous avons eu la chance de publier ici.

Il était éton­nant qu'un tel homme, pour­vu d'autant de dons, n'écrive pas de poèmes ou les garde pour lui. Cela aurait été dom­mage car nous aurions per­du pro­fit à ne pas pou­voir lire cette Attente de la tour publiée par les édi­tions Ad Solem, et dont Recours au Poème a publié en avant-pre­mière cinq beaux extraits.

Livre inté­rieur, approche pro­fonde du Verbe et de ses impli­ca­tions, chant sub­tile et fin des enjeux confiés aujourd'hui au poème.

Plusieurs lignes de force com­plé­men­taires par­courent ce livre. Il y a la Dame Blanche, la pré­sence de la mort, le pas­sage de la Jeune femme, l'attrait du che­val, et ces forces se marient et tentent de dan­ser entre elles.

Une féé­rie par­court l'esprit poé­tique de cet ensemble, et à tra­vers l'évocation des marais et de la glace, nous enten­dons l'écho loin­tain d'un La Tour du Pin. C'est pour­quoi nous pou­vons situer l'importance du pay­sage dans cette Attente de la tour, attente du dedans cam­pée dans un entre­mê­le­ment d'émotions vitales ici maté­ria­li­sées ou per­son­ni­fiées par des pay­sages qu'on pour­rait dire aujourd'hui d'un autre temps, mais c'est par cet autre temps que cette parole de Gaillard se situe hors du temps ordi­naire pour une plon­gée dans un espace de tout temps.

Nous sommes donc dans la féé­rie, et dans la légende. Les mots l'évoquent sans osten­ta­tion et nous rap­pel­le­rons que l'étymologie du mot légende ren­voie à ce qui doit être lu

Le pre­mier poème se nomme Clairières enflam­mées et ouvre la pre­mière par­tie du livre inti­tu­lée Autour de la tour per­due.  C'est un espace de pro­messes. Le roi est là, qui observe, et peut-être épie-t-il ? Il épie par amour car "à la fin, il te ren­dra tes cou­leurs vives".

La pré­sence fémi­nine se soli­di­fie et se méta­mor­phose. Elle appa­raît sou­dain avec le visage d'une femme du XVIIème, son appel est irré­sis­tible et meut la parole du poète qui espère une nuit d'ombre  avec elle, pro­messe "d'une résur­rec­tion dans la langue".

Il y a de la cour­toi­sie dans cette Attente de la tour. Le fran­çais reven­dique la haute langue de Saint Simon mais aus­si la langue des patois. C'est elle, la femme per­due, l'absente, l'apparue avec qui le poète prend langue. C'est elle qui le mène à ses com­men­ce­ments infi­nis.

Le rythme du livre relève du rythme de la marche et du cœur, mar­qué par des rimes internes qui sonnent comme des échos appuyés sur la pré­sence de l'absence, sur la pré­sence de l'      Absent. Un entre­lacs de mots, brèche, faille, friches, hommes éven­trés, accen­tue la dif­fi­cul­té de la marche mais le cœur de l'Homme sait répondre à l'appel du Poème, à l'appel de la Dame pour fran­chir les hautes étapes :

 

"La mort m'emporte au-delà de la ligne,
Me rend la vue, et la vie,
Et par là me trans­porte, à nu, dans le réel."

 

Nous sommes ici dans l'évocation du mys­tère, mis en mot fami­liers par le poète. Qu'est-ce qui nous meut, nous autres humains bien trop habi­tués et ber­cés par la vie quo­ti­dienne au point que nous oublions que nous sommes en vie au cœur d'un mys­tère inson­dable mais acces­sible par bribes et par signes ? Avec une langue rete­nue, le poète Réginald Gaillard nous fait appro­cher des abysses, qui ne sont pas sans fond ; il nous fait pas­ser au tra­vers du miroir et nous engage à regar­der la vie d'un autre point de vue. Cette invi­ta­tion est faite avec élé­gance, toute en sug­ges­tions et sans démons­tra­tions. Sa construc­tion poé­tique agit ain­si comme une magie, ou une féé­rie, un arcane per­met­tant d'apercevoir et de sen­tir la pré­sence se mou­vant sous les plis de l'Univers.

Il y a l'Homme, enten­du l'humanité. Il y a la femme, c'est à dire la force d'accueil qui aimante. Il y a l'image incon­nue de Dieu, à laquelle le poète parle dans l'effusion de son corps.

Ces forces dansent dans leurs contra­dic­tions, ces forces coha­bitent et la fidé­li­té est haute et recueillie. A la fin des jours anciens revé­cus chaque jour avec la même fidé­li­té, il y a la pro­messe d'un jour nou­veau, celle de recom­men­cer avec l'intégrité du corps dévoué.

Le poète nous enjoint à prier avec lui, de par­ler à l'Inconnu, de gar­der allu­mée la pra­tique ances­trale de l'adresse inté­rieure à cet autre qui vit en nous.

C'est ain­si que nous pour­rons espé­rer entrer vivant dans la mort.