> Laurent Albarracin, Fabulaux

Laurent Albarracin, Fabulaux

Par | 2018-05-26T10:08:38+00:00 9 septembre 2014|Catégories : Critiques|

La cou­ver­ture annonce clai­re­ment le pro­jet : un des­sin d'animal fan­tas­tique et un titre Fabulaux  -qui n'est pas sans rap­pe­ler les Fabliaux du Moyen-Âge et les bes­tiaires-. Que faut-il com­prendre dans ce mes­sage ? Ou encore, Le Bestiaire d'Apollinaire (aus­si inti­tu­lé Cortège d'Orphée) est-il une œuvre de second ordre ou des­ti­née aux enfants ? On peut ain­si mul­ti­plier les ques­tions en abysse. Laurent Albarracin, avec le concours de Diane de Bournazel, refe­rait-il le pari d'Apollinaire en 1911 aidé de Raoul Dufy ? 1.

    À lire les poèmes de Laurent Albarracin et les réfé­rences qu'ils contiennent ou les tour­nures qu'ils empruntent, le lec­teur se rend compte que ce bes­tiaire actuel n'est pas des­ti­né aux enfants mais qu'il renoue avec une tra­di­tion qui remonte aux ori­gines de notre lit­té­ra­ture. Laurent Albarracin se sert d'animaux pour éclai­rer l'humaine condi­tion, éla­bo­rer une morale à usage des adultes et décrire à sa façon le monde… Modernes fables donc qui s'attaquent à des mots com­muns ou qui sont inter­dits à la démarche poé­tique (porc, bien sûr, mais aus­si poule -parce que com­mune-, hip­po­po­tame -car il est ridi­cule-, vache -nour­ri­cière de l'homme avec son lait et son camem­bert-). Et que dire de la taupe qui est la han­tise des jar­di­niers et des amou­reux de belles pelouses ?

    Laurent Albarracin s'intéresse à la face cachée de l'animal. C'est ain­si que le bouc "empeste par joie autant que par vice", qu'il s'interroge sur le mys­tère "dont le lion et le mou­ton /​ sont les béné­fi­ciaires", ce qui lui per­met de revi­si­ter une vieille fable car le lion et le mou­ton ne vivent pas sous les mêmes lati­tudes… Morale donc ?… Un peu plus loin, à pro­pos de la poule, il écrit que mor­pho­lo­gi­que­ment, "elle res­semble à une selle de che­val /​ qui serait posée sur le dos constel­lé d'herbes /​ de l'absence du che­val". On n'est pas loin du cou­teau de Lichtenberg, ce cou­teau sans lame auquel ne manque que le manche…

    Mais c'est toute la gente ani­male qu'il sur­vole en un poème : le lec­teur trouve dans le por­trait de la vache une ména­ge­rie : la gre­nouille, le héron, le tatou, la méduse… C'est que, mine de rien, Albarracin n'oublie pas les fables qui ont été écrites jadis. C'est qu'il n'oublie pas les mythes, aus­si n'est-il pas éton­nant qu'il fasse allu­sion à Sisyphe qu'il com­pare au bou­sier, par le rocher qu'il remonte sans cesse… Ses ani­maux sont donc des créa­tures bizarres, qui n'ont pas grand-chose à voir avec la réa­li­té ; ici, d'ailleurs les choses sont claires : "Quelle bête n'est pas une chi­mère /​ quel ani­mal n'est pas une fable à lui tout seul"… On le voit, ce bes­tiaire per­son­nel n'est pas un livre pour la jeu­nesse. C'est un ouvrage pour des adultes culti­vés, au fait autant de la zoo­lo­gie que de la lit­té­ra­ture ou de la phi­lo­so­phie ancienne. Et c'est l'occasion de rela­ti­vi­ser toute la pen­sée que l'on véhi­cule. D'ailleurs, l'amateur de Lichtenberg ne man­que­ra pas de rap­pro­cher cet apho­risme "Il pleu­vait si fort que tous les porcs devinrent propres et tous les hommes crot­tés" du poème consa­cré au porc… ou cet autre, "L'âne me fait l'effet d'un che­val tra­duit en hol­lan­dais", de celui consa­cré à l'âne… Justement .

 

Note :

1. Cet ouvrage, après la mort des deux auteurs, fut illus­tré de litho­gra­phies en cou­leurs de Jean Picart le Doux et parut aux Bibliophiles de France, en 1962.

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