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l’avant-garde alors et maintenant

Par | 2018-02-25T22:44:47+00:00 13 octobre 2013|Catégories : Blog|

 

Votre pro­blème quand vous êtes en avance sur votre temps c’est que vous allez y retour­ner éven­tuel­le­ment avec tous les autres et en éprou­vant un extrême ennui.  Je veux dire il n’y a pas moyen d’être en avance sur votre temps et d’embarquer votre corps avec vous. Votre corps est obli­gé de faire le tra­jet avec tous les autres corps, et quand il le fait, il répond, ben oui, déja vu, déjà fait. Ceci est sur­tout le pro­blème avec le monde vir­tuel  où tout le monde entre main­te­nant : les gad­gets font fureur par­tout et tout le monde en est tel­le­ment épris qu’ils ne se rendent pas compte des choses qui sont en train de dis­pa­raître tan­dis qu’ils sont occu­pés à frap­per l’écran vitré ou à agi­ter les bras pour se frayer un che­min vers le monde ima­gi­naire. Voici quelques choses qui dis­pa­raissent : être payé pour ce que vous créez, la preuve maté­rielle de votre créa­tion, vos occu­pa­tions soli­taires, votre liber­té de res­ter ano­nyme, votre vitesse pré­fé­rée, votre spon­ta­néi­té, sans rien dire du plai­sir ou de l’embarras de chan­ger d’avis.

Dans l’autre monde-bou­che­rie vous pou­viez mettre la main sur les mar­chan­dises et vous ser­vir de vos cinq sens pour les décou­vrir,  et puis les écla­ter en petits mor­ceaux durs quand vous aviez envie ou les embras­ser au point de les anéan­tir comme une pieuvre à la Nouvelle Orléans au mois de juillet. Aucune pos­si­bi­li­té de cette sorte dans un monde vir­tuel qui revêt plus de cohé­rence que vous n’en aurez jamais ; alors pour­quoi pas céder et faire subir votre indis­ci­pline inco­hé­rente aux règles du jeu. Nous sommes si fas­ci­nés par les construc­tions réa­li­sées par les ingé­nieurs que nous ne savons pas retour­ner à celle créée par la folie des dieux ou qui que ce soit qui ait cra­ché cette crasse rigo­lote dans un pre­mier temps. Prévoir l’avenir c’est pas un grand truc mais c’est vrai­ment assom­mant d’y vivre après l’avoir visi­té en ima­gi­na­tion. Mon pre­mier rem­pla­ce­ment de réa­li­té aurait dû être l’interrupteur dans notre appar­te­ment :  vous appuyiez sur l’interrupteur  et il ne fai­sait plus nuit. Très long­temps je pou­vais vivre avec cela, en entre­te­nant deux réa­li­tés contra­dic­toires et simul­ta­nées : il fai­sait nuit et il fai­sait jour aus­si ; il y avait de l’obscurité et il y avait de la clar­té en même temps. Mais ces réa­li­tés-là ont pré­sen­té un visage sinistre quand elles ont com­men­cé à chan­ger de place : vous appuyiez sur l’interrupteur pour faire nuit noir, et vice ver­sa. La machine-à-faire-chan­ger-de-réa­li­té ren­dait les construc­tions inté­res­santes, au début.  Pourtant main­te­nant que j’y suis arri­vé, esprit et corps, je trouve toute l’affaire effrayante. Où ai-je mis ma vita­mine D ? Je sais qu’il fait jour et nuit pour les ani­maux, alors peut-être je me chan­ge­rai en chien, o.k.

 

Un corps avant-garde n’existe pas.

 

 

Version fran­çaise, Elizabeth Brunazzi