> L’avenir seul de Arséni Tarkovski

L’avenir seul de Arséni Tarkovski

Par | 2018-05-22T04:10:10+00:00 31 décembre 2013|Catégories : Blog|

Ça m’étonne d’être encore vivant
Parmi tant de tombes et de visions

Arséni Tarkovski

 

Nous par­ti­rons d’ici pour tou­jours.
Là-bas c’est le silence et les trains,
Les ponts, l’herbe, les tours
Et des yeux le bleu quo­ti­dien,
Le fleuve,
Et l’écho des mon­tagnes qui grondent,
Et la balle tirée à bout por­tant.

 

Les édi­tions Fario et Christian Mouze tra­vaillent à faire connaître la poé­sie de Tarkovski père en France. C’est une très bonne chose. Arséni est le père du cinéaste Andréi, ce qui peut sem­bler anec­do­tique et l’est d’ailleurs d’une cer­taine manière. Cependant, les deux artistes ont beau­coup échan­gé sur leurs œuvres res­pec­tives. Tarkovski père est né en Ukraine en 1907, mort en 1989. Il a connu le siècle « com­mu­niste » des sta­li­niens et autres illu­mi­nés en rouge sang. Pour Christian Mouze, en sa très inté­res­sante pré­sen­ta­tion, naître dans cet espace géo­gra­phique autour de 1907 n’est pas une mince affaire : « 1907 est le jusant révo­lu­tion­naire de 1905, le der­nier éclat, mys­tique et mes­sia­nique, du Symbolisme russe, et l’annonce encore à peine per­cep­tible de deux autres étoiles : le Futurisme et l’Acméisme. La Révolution et la Culture sont les deux cou­rants qui flattent et emportent dans la vie et l’Histoire la barque de la jeu­nesse intel­lec­tuelle d’Arséni Tarkovski ». On échappe peu, qu’on le veuille ou non, aux ambiances de sa propre jeu­nesse.

Le poète écrit en russe, sa langue natale. Il publie peu ou pas durant de longues années, tra­vaillant son ate­lier jusque tard dans son exis­tence, ne publiant son pre­mier recueil qu’à l’âge de 55 ans, aspect que nombre de ses contem­po­rains admi­raient – pour lequel je ne per­çois pas d’intérêt par­ti­cu­lier. Mais nous sommes ici dans un espace rus­so­phone et les caté­go­ries per­pé­tuel­le­ment à la mode sous nos contrées (poète « ins­pi­ré », « mau­dit », « avec ou sans muse » et cete­ra) n’importent guère ici ; la poé­sie en Russie, c’est Pouchkine et c’est récent. Outre la culture russe, l’enfance ukrai­nienne, la poé­sie de Tarkovski est mar­quée par l’expérience de la Seconde Guerre Mondiale, guerre au cours de laquelle il a été bles­sé. Une bles­sure qui irrigue alors, selon Mouze, sa poé­sie autant que son corps. Une bles­sure qui explique en par­tie deux fortes et impor­tantes ami­tiés de l’existence de Tarkovski : Tsvetaeva et Akhmatova. Cela n’est pas ano­din n’est-ce pas ? Akhmatova qui dit de Tarkovski, dans un texte datant de 1962 et ici repro­duit en fin de volume, que « Cette nou­velle voix va réson­ner pour long­temps dans la poé­sie russe. D’immenses couches de tra­vail se font sen­tir dans ses vers. On voit bien que le poète a tra­ver­sé toute une série de fortes influences venant de pré­cur­seurs ou de contem­po­rains (que main­te­nant on devine mieux). » Pour Mouze : « La poé­sie de Tarkovski est d’abord une poé­sie de la pen­sée », ce qui engage en effet l’entier de la vie et d’une vie.

Voici :

Trois jours que la pluie tombe
Une glace grise se répand,
Elle froisse les plumes, lave le bec
Des freux sur le bou­leau
(La pluie pénètre)
                         Non sans rai­son
Contre la prose (elle s’infiltre par­tout),
Le cœur se serre,
Contre la pauvre prose du bou­leau,
De la rivière et der­rière la rivière
(presqu’en pleurs),
                        Contre la pauvre prose
Du papier sous la main.

Comment, en ces pages, ne sous­cri­rions-nous pas à l’œuvre d’un poète qui, il y a cin­quante ans déjà, savait que le pro­saïsme est le mal­heur même de cette moder­ni­té ?   

 

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