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Le balcon de la tour

Par | 2018-02-23T23:12:16+00:00 13 janvier 2013|Catégories : Blog|

 

« Je n'ai pas peur des morts », disait l'homme,  « Du néant,
du locuste qui bon­dit sur la chair de l'été, d'une pluie sou­daine,
du cirque des four­mis rouges à l'ombre d'une pierre.
L'absence de mots m'effraie bien davan­tage.
Alors j'écris. Sans fin j'écris. J'écris de la même façon que je construis cette tour
à la place du vieux puits. Ce dam­né puits
où mon père est tom­bé et s'est bri­sé la nuque. »

C'était l'hiver. Un train lon­geait les terres basses telle une
gaze d'un blanc neige dans une lampe à huile noir­cie. Les sol­dats ame­nés
au front étaient pen­chés aux fenêtres du wagon et saluaient
de leurs casques le trou­peau de che­vaux sau­vages cou­rant le long du train.
Des enfants taillant du bois dans la cour. Un cha­riot à pro­vi­sions
enfon­cé dans la neige et l'ennui dans la voix de cette femme
étrei­gnant l'homme sur le bal­con de la tour, et disant « Tu dois par­tir. »
Je veux dire les rou­tines de l'hiver.

Le len­de­main l'homme tom­bait de la tour et se bri­sait la nuque.
La femme frap­pa à plu­sieurs reprises à la porte de la tour à l'heure habi­tuelle,
une lan­terne dans une main, un para­pluie dans l'autre,
le manus­crit des poèmes de l'homme qu'elle n'arrivait pas à gar­der au sec
entre ses dents.

Derrière le vent se cachait la peur, qui reni­flait la femme.