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LE CIEL DES ORGANES

Par |2018-08-15T05:54:53+00:00 13 décembre 2014|Catégories : Blog|

 

  I

Vite, il ramasse  ses organes un à un, le ciel lui monte à la gorge. Les sou­ve­nirs aus­si, plus haut, vite, dans les yeux des morts. Sale sou­ve­nir, à quoi joues-tu ? Je joue au silence, à la jeu­nesse du monde.
Le silence est une pierre noire qu’on serre dans sa main, qu’on ne lance qu’une fois. On déplie ses pou­mons, c’est la nuit des abeilles.
Dans le brouillard doré de la ter­reur, la danse des insectes, ton nom, ton pré­nom, les ailes de la cigogne.
Et du souffle court, de l’haleine sombre, du caillot de sang qui bouche l’azur, on ne dit rien aujourd’hui, on écoute le petit bruit d’enfer du dro­sé­ra de tou­jours. Les organes, on les ramas­se­ra en sou­riant aux ceri­siers, on a le temps, on a tout le temps.

 

                                                

     II

Dans le miroir du noir, sombrent deux amants.
Passent deux oiseaux : on ne les connaît pas.
Mais le loup dans la cave, on lui parle à l’oreille, on lui fait faire le tour du monde. On recon­naît aus­si les soixante-dix-sept morts de la cas­cade ; le sang ne sèche pas vite. Sous le soleil de verre, râle la cigogne.

 

 

     III

Après tout, l’horloge d’une artère au beau milieu des mers. Après tout, les herbes du sel, les tombes ouvertes, l’ennui refer­mé sur l’ennui. Le vent sou­lève le ciel, c’est un visage éclai­ré par le phare ; c’est celui d’un vieux chien qui revient d’un bal éva­noui, d’une pho­to ouverte sur l’éclair.
C’est la mort à demi. 
Après tout, les voya­geurs qu’on n’attendait plus, l’ombre bleue des mon­tagnes, les petits pas dans la neige d’oiseaux, l’absolu dans la clai­rière. Avant tout, l’absolu, les herbes, les tombes, l’ennui.

 

 

    IV

L’absolu, la cigogne d’acier le regarde en riant.
Je ramasse le cœur, l’entoure de papier cris­tal, l’oublie dans le tiroir de la com­mode, télé­phone à mon ombre, m’endors dans la bruyère. Le reste c’est pour demain.
Sur le che­min, les organes chan­tonnent en riant. C’est pour demain, dans le haut de l’armoire, pour l’éternité, le rêve d’un organe arra­ché : la foudre, la marée haute, les enfants du vieux chien. Le rêve d’un oiseau de proie qui s’épuise là-haut.

 

 

     V

On oublie les lèvres de sable, mais la mer est une cigogne bles­sée ; on oublie le drôle de cer­ve­let, le silex des écor­chés, les blancs cham­pi­gnons de la soli­tude, mais la mer est un sac vide qui traîne sur la mer.
Dans l’œil du temps, l’électricité, l’amour, le vin, le désastre des constel­la­tions. Et tous les organes du rêveur qu’on arrache en rêvant.
Coquillages majeurs, enfances de ton­nerre.

 

     VI

La cigogne croque l’œuf noir du ciel. La cigogne claque du bec et chante à tue-tête la com­plainte fétide des organes, de leurs plaies ouvertes sur le rien qui danse.
Le museau du rien, pas le museau du chien. Le museau du rien, ça n’est pas rien : ça vous mange la main, ça vous dévore pour un rien.
Là-haut, les organes de rien, les organes du ciel.

 

       (mars 2013 – Inédit)
 

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