> Le jardin, le séisme, dans les pas de François Muir

Le jardin, le séisme, dans les pas de François Muir

Par | 2018-05-20T15:59:46+00:00 31 janvier 2014|Catégories : Blog|

C'est un livre de pas­sion. Il résulte aus­si d'une pas­sion de l'âme qui consiste à se confondre avec le sujet que l'on s'est don­né à étu­dier.

Stéphane Lambert, c'est l'un, l'auteur. Le sujet, l'autre, c'est François Muir, poète belge de langue fran­çaise mort en 1997. Stéphane Lambert reven­dique « une approche poé­tique de la tra­jec­toire de François Muir ». Il a col­li­gé des témoi­gnages et des docu­ments inédits de cette œuvre dont quelques édi­teurs bruxel­lois n'ont fait qu'entamer les prin­ci­pales veines. À l'opposé d'une somme bio­gra­phique, nous n'allons pas le regret­ter. Le texte est fluide, sans notes et sans guille­mets, le va et vient Lambert-Muir étant assu­ré par un usage dis­cret des ita­liques. Ça se lit comme un poème, dans une alter­nance de vers libres et de prose lyrique et empor­tée.

La pre­mière chose qui me trouble, c'est le peu de cita­tions de Muir. Et l’absence d'un flo­ri­lège à la fin, ne serait-ce que pour sen­tir, sur la durée, ce que des vers épar­pillés pro­mettent.

Mais une bio­gra­phie en deux pages est épin­glée au prière d'insérer. S'y trouvent, à l'attention exclu­sive des rédac­teurs de revues, une biblio­gra­phie de Muir et les adresses élec­tro­niques de sites qui lui sont dédiés, la fian­cée est donc visible quelque part… Informations curieu­se­ment absentes de l'ouvrage. Je reste convain­cu qu'un livre, même de poé­sie, doit avoir une por­tée pra­tique et sim­pli­fier la vie du lec­teur, mais c'est un autre sujet. Où l'on apprend encore que Muir souf­frit de schi­zo­phré­nie. Ce qui n'a rien d'infamant et, me semble-t-il, pré­dis­pose même à abor­der l'écriture sans pas­ser des années à ouvrir des brèches dans son sur­moi… Pour l'amateur d'art brut que je suis, l'existence courte, ardente, désor­don­née et voci­fé­rante de François Muir se nimbe d'un a prio­ri plus que favo­rable. Mais dans son livre, Stéphane Lambert semble contour­ner ces ques­tions, rédui­sant l'acte d'écriture à un enjeu pure­ment lit­té­raire : Qui pour­rait soup­çon­ner de quel abîme de colère est fabri­qué le plus déli­cat des tis­sages. De la réa­li­té de cette colère et, disons le gros mot, des clés de celle-ci, il n'est jamais ques­tion.

Il n'est pour­tant pas de page dont je n'ai goû­té le style incan­des­cent, ni subi l'attraction pour l'oeuvre et la per­sonne de Muir. Elle anime entiè­re­ment l'écriture de Stéphane Lambert, au point qu'elles ne font plus qu'une. Pourtant il tente de s'en déga­ger : il faut que je me méfie de ne pas tom­ber dans le même piège, alors que je te suis dans tes déam­bu­la­tions (…) Est-ce l'ardeur de Lambert qui a ava­lé celle de Muir, ou bien le jeune sal­tim­banque s'est-il lais­sé hap­per par le cer­ceau enflam­mé qu'il vou­lait maî­tri­ser ?

La feuille bio­gra­phique dont l'acheteur du livre ne dis­pose pas laisse aper­ce­voir, dans ce feu, des vieux char­bons mal éteints qui empê­che­raient de trop idéa­li­ser le per­son­nage. Comme ce mariage en Thaïlande. Qu'en est-il dans le livre ? Il est ques­tion de « l'asile asia­tique », d'une rue avec ses bor­dels comme s'il s'agissait d'épiceries pit­to­resques, de la vie pas chère et « du sexe décom­plexé ». Là, je tique, car j'en sais assez des inéga­li­tés éco­no­miques qui pré­sident à ce type de satis­fac­tion des sens. Comment ne pas pen­ser à Yourcenar quand elle par­lait des épi­grammes pédé­ras­tiques de l'Anthologie pala­tine (livre XII) dans une prose où elle savait conci­lier la fas­ci­na­tion éro­tique avec un regard au scal­pel sur ce que le lyrisme des maîtres tai­sait. Ce point me paraît être la butée apo­ré­tique du livre. On découvre Muir entou­ré d'un flou à la Plossu, quand notre inté­rêt pour le poète et son contexte atten­dît un cli­ché de Martin Parr.

J'ai fait allu­sion à la col­lec­tion « L'un et l'autre » au début de cette note, mais il n'est pas pas sûr que ce livre aurait inté­res­sé Pontalis. Il relève plus d'une « folie » lit­té­raire à la Queneau. La col­lec­tion de Gallimard res­semble au fond à notre époque un peu crain­tive, tan­dis que Queneau, en tant qu'éditeur dans la même mai­son un demi siècle avant, rêvait de tota­li­té, d'un livre déme­su­ré qui recen­sât tous les aspects de l'écriture et de la vie et qui brouillât la carte de la rai­son. Le fol livre ivre de Stéphane Lambert fait un peu revivre ce temps. Puisqu'en plus de se glis­ser dans la peau du mort, il tra­verse en songe toute une époque et ses rêves, ses livres et les usages du monde encore arti­sa­nal de l'édition de la fin des années 70. L'itinéraire de Muir à Paris est conté par l'auteur à la façon d'un bré­viaire de la mar­gi­na­li­té. Je ne peux m'empêcher d'y convo­quer mes propres spectres, Debord, Abraham, de même que chaque lec­teur dérou­le­ra sa liste de noms de ces presque contem­po­rains déjà oubliés. Ce sont des noms de revues lit­té­raires dont cer­taines existent encore, ce sont des ren­dez-vous avec Michaux ou Lindon et, même s'il n'en sort rien de concret, on se prend à rêver un ins­tant de cet ancien régime fait de per­son­na­li­tés fortes, où l'on se par­lait direc­te­ment même pour être en désac­cord. On ne peut qu'aimer l'évocation de ce jeune homme venu au centre du monde d'alors pour en découdre avec le monde entier.

La biblio­gra­phie (sur la fameuse feuille) nous enseigne que de nom­breuses publi­ca­tions de Muir ont été post­humes. Au terme de ce long voyage en com­pa­gnie d'un auteur chi­mé­rique et de son sujet réin­car­né, je sens plus que jamais, et peu-être était-ce l'inconscient pro­jet du livre, la soli­tude de deux som­nam­bule(s) plon­gé(s) dans la fra­gi­li­té du jour.

lien : www.françoismuir.be

 

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