> Le matin vient et la nuit aussi de P. Bouret

Le matin vient et la nuit aussi de P. Bouret

Par |2018-10-16T01:57:15+00:00 8 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Patrice Bouret est poète et comé­dien, il publie ici son cin­quième recueil. Un livre qui, par son ton et son fond, est clai­re­ment ins­crit dans la famille des poètes réunis au sein du Nouvel Athanor par Jean-Luc Maxence et Danny-Marc. Du reste, les lec­teurs de la revue Les Cahiers du Sens ont déjà eu l’occasion de croi­ser des textes de Bouret. L’homme a été mar­qué par sa ren­contre avec Patrice de la Tour du Pin, mais ce n’est pas ce qui émerge de sa poé­sie. Plutôt l’importance de la voix /​ voie /​ chant, Rimbaud et Claudel aus­si. Ce livre est com­po­sé de deux ensembles, le pre­mier for­mant chant jus­te­ment : Le matin vient et la nuit aus­si ; Chemins du chant.

Le titre du pre­mier ensemble pro­vient d’un vers récur­rent dans le chant, le pre­mier vers du livre. Un vers qui pré­cède une cita­tion de Hölderlin. Nous sommes immé­dia­te­ment plon­gés en terres connues, celle de l’exploration conti­nue de l’intérieur de la vie et de l’être. Bien sûr, se pla­cer sous la maî­trise d’Hölderlin peut paraître un peu « ancien » à qui ignore (ou pré­fère igno­rer) que la poé­sie n’a que faire du « temps », pour peu que cela ait une quel­conque exis­tence, et qu’elle est éter­nel­le­ment ce lieu même du non confor­misme inté­gral. Ainsi, la poé­sie de Patrice Bouret navigue du côté du feu invi­sible et du cri des pierres, ain­si qu’il l’écrit, et cela accouche d’une parole que tout poète authen­tique ne peut que cher­cher, sachant que la quête du sens, par le sens même du Poème, est quête à la fois infi­nie et impos­sible. Je veux dire : ce che­min ne conduit en aucun lieu et ne pro­duit aucun résul­tat. On com­pren­dra sans peine qu’à l’heure du GPS et des éva­lua­tions, cette façon de vivre dans l’état de l’esprit poé­tique est pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire. La poé­sie est contre-moderne par nature.

Dans le chant poé­tique, les terres s’explorent en pro­fon­deur et, une fois visi­tées, elles révèlent une authen­ti­ci­té de l’humain, cette authen­ti­ci­té jusqu’alors voi­lée. Il y a de l’humain en l’homme. Sans doute une asser­tion pareille sem­ble­ra-t-elle évi­dente. Pourtant, il y a loin de l’évidence intel­lec­tuelle, rai­son­née, au réel vécu et expé­ri­men­tal de la vie en poé­sie. Cette der­nière ne fait pas seule­ment com­prendre qu’il y a de l’humain en l’homme, le poète se fiche de « com­prendre » ; la vie en poé­sie fait vivre l’humain en lui et par rebonds en cha­cun des hommes. Comme l’athanor et la pro­jec­tion lumi­neuse à laquelle le tra­vail peut don­ner nais­sance. C’est pour­quoi le poète authen­tique est un com­pas ouvert à la fois vers le haut et le bas. Et Patrice Bouret est un poète authen­tique. La construc­tion de cet humain en l’homme est un tra­vail, au sens ancien d’une œuvre, et ce tra­vail est bien plus dif­fi­cile à réa­li­ser qu’on ne le croit com­mu­né­ment. Il passe d’abord par la prise de conscience de la néces­si­té du tra­vail. La poé­sie joue un rôle évident en un tel domaine. C’est pour­quoi son chant n’a jamais ces­sé de s’imbriquer dans le vaste domaine du sacré. L’humain en l’homme pénètre sur le chan­tier sacré de la vie, et la poé­sie est un de ses outils. Le Poème est à la fois ce mont ana­logue dont par­lait Daumal et l’échelle/édifice qui se construit en che­mi­nant vers sa cime. Il y a cette beau­té dans la vie, et cela incon­tes­ta­ble­ment fait sens. Il y a ce miracle de la vie, et rien n’est plus insen­sé que de ces­ser de le per­ce­voir. Cela se pro­duit sou­vent, sans doute quand l’humain cesse d’être en l’homme. Quoi d’autre que ce fait d’être en dedans de soi ? La poé­sie tue par essence toute forme d’avoir, c’est pour­quoi elle œuvre actuel­le­ment et sou­ter­rai­ne­ment à la mort des socié­tés imbé­ciles que nous sem­blons accep­ter. Cette « col­la­bo­ra­tion » contem­po­raine évo­quée par ailleurs.

Bouret écrit qu’« une porte s’ouvre sur les déluges sans fin ». C’est la vie elle-même qui porte en per­ma­nence révo­lu­tion et trans­for­ma­tion, et c’est pour­quoi le monde dit moderne actuel, der­rière ses pré­ten­tions au mou­ve­ment per­pé­tuel, mou­ve­ment vir­tuel et de peu d’effets en réa­li­té, masque un sta­tisme ahu­ris­sant, sta­tisme que nombre de mys­tiques ou pen­seurs pro­fonds nomment « soli­di­fi­ca­tion ». Faut-il craindre un tel état de fait ? Non pas. Il faut bien que tout cela meurt. C’est que « le matin vient et la nuit aus­si ». Ainsi, et peut-être sans le vou­loir concrè­te­ment, la poé­sie de Bouret est poli­tique par nature, et plus pré­ci­sé­ment lorsque le poète évoque « les volon­tés assi­gnées à rési­dence ». On com­pren­dra pour­quoi lisant des poètes tels que Patrice Bouret, et tant d’autres, l’équipe de Recours au Poème refuse d’intégrer les pro­ces­sus actuels de syn­di­ca­li­sa­tion des poètes. Nous com­pre­nons, bien sûr. Mais si les diag­nos­tics sur l’état actuel de nos vies peuvent être proches, la nature du com­bat que nous vou­lons mener n’est pas celle-là. Serons-nous com­pris ? Cela n’a pas d’importance. En réa­li­té, ce n’est pas de « volon­té » dont il s’agit – plu­tôt d’une évi­dence vécue dans nos chairs. Seule compte la vision poé­tique, car c’est exac­te­ment ici que se noue l’état contem­po­rain de la guerre, celle qui tente de s’imposer à l’intérieur même de nos êtres. C’est donc aus­si ici que se joue l’acte de résis­tance réel­le­ment concret : écrire un poème relié au Poème est un acte inté­gral, enga­geant la vie inté­rieure entière de l’humain vivant en l’homme poète, un acte inté­gral de refus de tout ce qui vou­drait nous obli­ger à ces­ser de vivre, à être. Bouret, dans son chant, annonce la voix retrou­vée. C’est l’heure de la rosée, que vou­lez-vous, il va bien fal­loir que le monde et l’homme soli­di­fiés d’aujourd’hui s’y fassent : la rosée annonce tou­jours la renais­sance du monde, et cette renais­sance a pour nom poé­sie.    

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