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Le musée du temps d’Amir Or

Par |2018-08-17T21:30:35+00:00 15 mars 2014|Catégories : Blog|

Choisis par­mi six recueils, ces poèmes sont pour la pre­mière fois tra­duits en fran­çais. À leur lyrisme il fal­lait celui tout aus­si vigou­reux de deux poètes tels qu'Aurélia Lassaque et Jacques Rancourt. Très agréable à lire, c'est une belle porte d'entrée dans une œuvre foi­son­nante où le « tu » est très pré­sent.

Je vous pro­pose de com­men­cer par là :

Et le cœur, mon amour, où est le cœur ?

entend-on dans « El amor bru­jo ». Suivi d'une réponse : Ici et ici, et là, mon amour, /​ à chaque endroit /​ que touchent tes lèvres.

Il est aus­si dif­fi­cile de ren­con­trer l'autre : Tu es trop près pour que je te tolère… que de se trou­ver soi : si je n'ai pas de JE alors qui est dedans ? /​ Rien qu'un désir et un désert.

Jusqu'aux lieux qui résonnent de cet amour per­du :

Tel Aviv (…)
Ma belle garce,
petite fille far­dée,
n'essuie pas l'odeur de nuit qui est sur ta peau,
ne sois pas si rapide à refer­mer tes bou­tons
ou à cou­vrir les mor­sures de notre amour
avec l'écharpe du matin

Consolation d'une poé­sie grave et sen­suelle qui s'approche des lèvres quand elles parlent et des corps quand ils dési­rent, poé­sie où l'on cui­sine, où l'on a chaud, où l'on a froid ?

Mais un tel secours ne suf­fit pas à apai­ser le cri :

Abreuvez-moi et pas avec du vin. Abreuvez-moi et rien d'autre,
Abreuvez-moi. La beau­té n'y fera rien, l'amour n'y fera rien, Dieu n'y fera rien-
même cette vie n'y fera rien, ni aucune autre. Abreuvez-moi
j'ai soif. Sans objet. Seul, face au vide et au temps.

Car même s'il est per­mis main­te­nant (…) de bri­ser le cadre, celui-ci aura le der­nier mot et il fau­dra finir par payer :

… nous décou­vrons sou­dain
une nou­velle ride à notre âme,
(…) nous pou­vons perdre, détruire,
fina­le­ment nous sommes en vie.
Pendant un ins­tant
nous aurions même pu mou­rir.

Moraliste ? Amir Or pré­fère poser des ques­tions :

Viendras-tu ? Serai-je heu­reux de te ren­con­trer ? La porte
sera-t-elle le por­tail ? Trois feux salue­ront-ils tou­jours ton visage
(…) Feu de cœur,
feu-de-tête, feu entre-les-jambes.

L'interrogation, avec la voix qui monte et s'achève dans l'incertitude, est le moteur de cette écri­ture qui ne cherche pas à sai­sir…

un monde. Une ciga­rette, un verre, des lèvres,
Le poids de tes membres sur le siège en bois d'une chaise, mon visage, ton visage,
(…) À pré­sent, pour un ins­tant, ne sai­sis plus. Laisse aller. Laisse les choses se répandre et peu­pler ce qui est en toi, sans vrai­ment être un monde (…)

 Qu'est-ce qui fait monde ? demande le poète muni de cet ins­tru­ment impar­fait, à défaut d'autre : les mots qui ne dési­gnent pas des images mais ce qui bée /​ entre elles, qui est par­ti et jamais ne fut. Au tra­vers d'une anec­do­tique remise des diplômes (Alma Mater), l'auteur (qui est aus­si uni­ver­si­taire) parle à la fois d'en dedans et d'en dehors. Le pré­sent croise l'axe ver­ti­cal de cet oubli orga­ni­sé qu'on appelle mémoire : nous sommes tous réunis ici (…) allon­gés sur l'herbe de la terre pro­mise /​ où l'on lèche le miel   sur de jeunes cuisses (…) radieux /​ char­gés de sens   dont nous ne vou­lons pas (…) Le reste c'est du gâteau /​ nous héri­tons de la terre, des lits, des mots. L'héritage, c'est aus­si celui de l'anéantissement, dont les traces, çà et là, reviennent han­ter les conver­sa­tions quo­ti­diennes. Qu'est-ce qui fait socié­té, en Israël, aujourd'hui ?

Dans ce rap­port au temps, dans le dia­logue fami­lier avec les per­son­nages de la mytho­lo­gie, on sent, qui veille, un grand ancêtre, Constantin Cavafy, non seule­ment dans la suite expli­ci­te­ment don­née à « En atten­dant les bar­bares », mais dans une cer­taine dou­ceur pour dire la soli­tude et cette iro­nie tour­née vers soi. Très cava­fienne, l'épitaphe au bord du che­min :

c'est ici que je gis, gar­çon et Empereur
Mon visage de marbre froid, mes mains, mes pieds
vêtus de lierre et de feuilles mortes,
(…) Quitte la route ici, voya­geur
écrase ces baies sau­vages sur mon visage.

Au revers d'une langue qui scel­la la mort, Amir Or dévoile la vie : La Langue dit : avant la Langue /​ se trou­vait une langue (…) La Langue dit : Écoute, main­te­nant. /​ Tu entends : Il y a eu /​ un écho.(…) La Langue dit : Laisse-toi dire, /​ laisse-toi tou­cher, viens donc dire /​ que tu as par­lé.

Le poème est une invi­ta­tion : Viens donc t'asseoir. Il est le lieu pré­cis de la ren­contre : En fait, je suis assis devant l'ordinateur à pré­sent. (…) tu es assis devant une feuille à pré­sent, tu as soif de tou­cher… Alors chaque vers aura son début et sa fin,(…) Poème d'un autre siècle, qui sera caché en lieu sûr et sera retrou­vé comme un mes­sage du pas­sé, et offri­ra aux futurs autres l'assise qui nous fait défaut. Et par­le­ra d'innocence. Et de gens simples…

 

Des poèmes d’Amir or dans les pages de Recours au Poème :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/amir-or

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