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Hommage à Jean Metellus

Par |2018-07-01T21:00:37+00:00 5 juillet 2014|Catégories : Blog|

Hommage à Jean Métellus (30 avril 1937 – 4 jan­vier 2014)

 

Une grande voix humaine vient de nous quit­ter après soixante-seize ans d’une car­rière inéga­lée. Exilé de son pays natal d’Haïti en 1959 par la dic­ta­ture de François Duvalier, Jean Métellus devint un doc­teur des âmes, des lan­gages, et des mémoires iden­ti­taires. Par où com­men­cer pour décrire une vie si rem­plie et si signi­fiante, pour par­ler des acti­vi­tés débor­dantes de ce grand tra­vailleur ? Leur recen­se­ment laisse rêveur : méde­cin des Hôpitaux de Paris pen­dant de nom­breuses années, neu­ro­logue spé­cia­liste des troubles du lan­gage, doc­teur en lin­guis­tique, pro­fes­seur au Collège de Médecine des Hôpitaux de Paris, confé­ren­cier, écri­vain, poète, dra­ma­turge, lau­réat des prix les plus pres­ti­gieux où, au cours des ans, s’entrelacèrent prix scien­ti­fiques et prix lit­té­raires. Triple lau­réat de l’Académie Nationale de Médecine, lau­réat du Grand Prix de Poésie de langue fran­çaise Léopold Sédar Senghor, Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, Chevalier de la Légion d’Honneur, membre de nom­breuses socié­tés scien­ti­fiques médi­cales, lin­guis­tiques et lit­té­raires, dont l’Académie des Sciences de New York, lau­réat du Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française et du  Prix International de Poésie Benjamin Fondane. Cent treize com­mu­ni­ca­tions scien­ti­fiques en France, Israël, Allemagne, Suisse, Canada, Belgique, Martinique, et Antilles. Responsable de l’organisation de vingt congrès de neu­ro­psy­cho­lo­gie et de réédu­ca­tion, ani­ma­teur de neuf dimanches d’études à l’Hôpital Emile Roux et d’une qua­ran­taine de sémi­naires pour ses équipes ; direc­teur de cin­quante-cinq thèses et mémoires, auteur de douze ouvrages médi­caux  col­lec­tifs et de cent quatre-vingt huit articles et livres sur des thèmes scien­ti­fiques et médi­caux.

 

 

 

 

 

Auteur de onze romans, de vingt-neuf recueils de poèmes, de cinq pièces de théâtre, de sept essais. Fréquemment antho­lo­gi­sé dans des ouvrages fran­co­phones et inter­na­tio­naux, tra­duit en plu­sieurs langues, dont le rou­main, espa­gnol, ita­lien, néer­lan­dais et russe, invi­té fré­quent à des col­loques et ren­contres poé­tiques en France comme à l’étranger, Jean Métellus unit dans son oeuvre et ses acti­vi­tés plu­sieurs conti­nents et cultures. Couvert d’honneurs, il res­ta tou­jours un homme d’une grande modes­tie. Son prin­ci­pal sou­ci était de ser­vir, son prin­ci­pal ins­tru­ment la soli­da­ri­té – lin­guis­tique, poé­tique, éthique, esthé­tique, mili­tante, ou cli­ni­cienne. Les témoi­gnages spon­ta­nés à la nou­velle de son décès et les nom­breuses allo­cu­tions, débats, articles qui lui ont déjà été consa­crés, ren­dront redou­table la  tâche du bio­graphe. Car sa car­rière d’homme de lettres ne peut être com­prise sans un exa­men appro­fon­di de ses écrits scien­ti­fiques, notam­ment ceux trai­tant des troubles du lan­gage et de la mémoire (troubles médi­caux, psy­cho­lo­giques, mais aus­si lan­gage confis­qué par les dic­ta­tures et mémoire esca­mo­tée), ain­si que ceux trai­tant de la parole retrou­vée, réédu­quée, libé­rée. Tous ses modes de com­mu­ni­ca­tion fonc­tion­naient en conti­nu et s’enrichissaient et se dis­ci­pli­naient mutuel­le­ment. En tant que méde­cin et poète, Jean Métellus savait que la vie est ryth­mée par la souf­france – phy­sique, per­son­nelle, men­tale, sociale, col­lec­tive, impo­sée par l’homme ou par la nature. Permettant de triom­pher de la fra­gi­li­té, la souf­france peut deve­nir puri­fi­ca­tion, ins­tinct de renou­veau, et affir­ma­tion suprême de vita­li­té.

 

Enfant, Jean Métellus vécut  à Jacmel avec ses trois  frères et soeurs une enfance stu­dieuse, ponc­tuée de lec­tures éclec­tiques et d’un pre­mier tra­vail comme pro­fes­seur de mathé­ma­tiques. A l’âge de vingt-trois ans, il reçut une bourse d’études qui le vit loger à la Cité Universitaire de Paris pen­dant quatre ans et satis­faire sa volon­té de savoir et d’apprendre. Cette ouver­ture d’esprit mar­qua toute sa vie, jusqu’à sa par­ti­ci­pa­tion au “Train de la lit­té­ra­ture 2000″ à l’occasion de laquelle il écri­vit un jour­nal de bord qui contient des obser­va­tions très pers­pi­caces sur l’avenir poly­glotte et mul­ti­cul­tu­rel de l’Europe. Néanmoins, il n’oublia jamais ce qui fai­sait son centre de gra­vi­té : la vie dans sa véri­té nue, pro­fonde, inal­té­rable. Son sens du mer­veilleux et son émer­veille­ment don­naient à ses mots des cou­leurs et des sen­teurs d’ailleurs, riche mois­son char­gée de sens, sans un mot à vide, sans un raté. Sons, images, et sen­ti­ments trou­vaient leur place dans l’ajustement d’un Verbe à la fois char­nel et por­teur d’éternité. Ses poèmes sont des por­traits palimp­sestes de l’expérience humaine ; leur plé­ni­tude fait de sa poé­sie un prisme du monde.

 

 

Jean Métellus fut toute sa vie un ambas­sa­deur de la langue fran­çaise revi­ta­li­sée par les cultures afri­caines et haï­tienne et la langue créole. Il fut l’homme d’un pays, Haïti, et d’une femme, son épouse Anne-Marie Cercelet, à laquelle il dédia tous ses ouvrages. Sous son appa­rence calme, cou­vait une pas­sion qui fai­sait entrer son inter­lo­cu­teur intui­ti­ve­ment en poé­sie. Dans les pauses de la conver­sa­tion se tis­sait en lui le vaste espace-temps dans lequel tous ses ouvrages étaient “cou­sus par la fibre poé­tique. . . abreu­vés par la sève poé­tique.” Combattant du lan­gage, Jean Métellus se bat­tit éga­le­ment pour la liber­té et pour les droits de l’homme. Ses romans et ses pièces de théâtre montrent son enga­ge­ment au ser­vice de la véri­té tant his­to­rique que contem­po­raine. De Toussaint Louverture, com­bat­tant pour la liber­té de son pays et l’abolition de l’esclavage, aux pay­sans qui com­mencent leur jour­née “au piri­pite chan­tant,” Jean Métellus fit décou­vrir Haïti au monde. Il en fut aus­si le pro­phète. Instruisant en 1985 le pro­cès de la dic­ta­ture haï­tienne qui s’écroula en 1986, et par­lant de la terre déchi­rée d’Haïti des mois avant le trem­ble­ment de terre de 2010, il retra­ça la généa­lo­gie de son pays au-delà de la déchi­rure de l’exil.

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