> Le Rêve, l’ombre et la vision

Le Rêve, l’ombre et la vision

Par |2018-11-17T10:18:51+00:00 20 janvier 2013|Catégories : Critiques|

On ins­crit géné­ra­le­ment Manner par­mi les poètes Modernistes fin­nois, mou­ve­ment qui a émer­gé après la seconde guerre mon­diale, dans un pays où la poé­sie écrite est récente. Les Modernistes pré­co­ni­saient l’abandon de la rime, le retour au rythme natu­rel de la langue fin­noise, le refus des décors poé­tiques inutiles, un retrait par rap­port aux pre­mières tra­di­tions poé­tiques du pays et une sorte de réa­lisme. En 1956, Manner publie Ce Voyage, recueil qui frappe immé­dia­te­ment et dura­ble­ment les esprits. À ce pro­pos, dans une pré­sen­ta­tion dyna­mique et inté­res­sante, Jean-Jacques Lamiche nous apprend ceci : « Après de courts poèmes de soli­tude, arrive la série Cambrien, qui plonge dans le mys­tère des ères géo­lo­giques, des formes des fos­siles, de l’apparition du mou­ve­ment coor­don­né, de la vie sur terre. La poé­tesse montre, face au monde vivant au sens large, celui des ani­maux, des plantes, mais aus­si des micro-orga­nismes, des roches, des plis de ter­rain, des vagues de l’eau, un sen­ti­ment de « cama­ra­de­rie de des­tin bio­lo­gique » comme l’a carac­té­ri­sé un cri­tique. Ce regard plein de com­pré­hen­sion et d’immédiateté (…) est l’expérience poé­tique par excel­lence chez Eeva-Liisa Manner. L’appréhension de la tota­li­té du monde ne se fait pas sim­ple­ment par l’approche phi­lo­so­phique clas­sique, ni par le vec­teur de la foi chré­tienne, mais par celui d’une foi pan­théiste. » La soli­tude est au cœur de ce recueil. Cela s’explique, comme beau­coup de thèmes de la poé­sie de Manner, par son enfance. Dans une petite ville loin de tout, édu­quée par ses grands-parents, Manner connait une enfance sous le règne du silence impo­sé par le grand-père, et avec une grand-mère médium. Tout un uni­vers d’étrangeté qui l’amène à entrer en contact char­nel avec la nature. Elle plonge en dedans d’elle-même, s’ouvrant à une vision mys­tique de la vie. Plus tard elle s’intéressera à Paracelse et Swedenborg, de saines lec­tures : « que nous ne ces­sions de cher­cher la ques­tion dont nous sommes nous-mêmes la réponse », écri­ra-t-elle. Sa poé­sie est vision et vie :

 

De ma vie je fais un poème, du poème une vie,
Le poème est la manière de vivre, et l’unique manière
    de mou­rir,
indif­fé­rem­ment, d’une exta­tique :
glis­ser dans l’infini, flot­ter
au fil de Dieu léger ins­tant d’élection.
Au fil des yeux gla­cés de Dieu

qui ne pleurent pas, ne veillent pas, ne for­mulent pas
     d’opinions
qui regardent sans se fixer, et en approu­vant tout,
pra­tiquent l’ordonnancement et les ins­tants pré­cis,
pro­tègent le scor­pion, le ser­pent, la seiche
(détes­tés par les humains, qui mêlent ces formes
à leurs pas­sions) ;

 

confes­ser une seule foi : la Curiosité.
par­cou­rir les mai­sons du capri­corne, du scor­pion et des
     pois­sons
emprun­ter à l’oiseau la fan­tai­sie et le par­cours
et vole­ter vers le bas
     comme une aile enrou­lée de vent,
liber­té véloce, en forme d’oiseau.

    Manner tra­vaille la matière de l’ordre magique ori­gi­nel, cherche le point de liai­son entre l’intime et le cos­mos. On y trou­ve­ra sans peine l’influence d’un cer­tain sur­réa­lisme. Elle s’interroge aus­si beau­coup sur le temps. Ainsi :

 

Marcher, mar­cher sans rien atteindre
à tra­vers la sale­té et la neige, la touf­feur épi­so­dique
et le ter­rible pas­sé et la gla­cia­tion
celle qui fut, et celle qui vien­dra ;

Eeva-Liisa Manner est une poète de la vision, celle qui assaille sans cesse son être. Elle ne sait plus très bien si ce qui se pro­duit est ou a été, et entre dans une vision cyclique du temps. Par cer­tains aspects, le carac­tère moder­niste de sa poé­sie ne peut s’affirmer que sur un plan for­mel. Pour le reste, nous sommes, avec ses mots, au creux des plus anciens des mys­tères.

 

Temps

 

Les heures indo­lentes volettent,
les ombres mou­vantes du cadran solaire,
frag­ments de ciel dans ce sable.
Son éry­throp­tique majes­té l’Oiseau-prophète
col­lecte pour ses cavi­tés, cou­ron­né de noir
et féroce, féru de per­fec­tion

Je ne suis pas libre, mon désir est dans l’oiseau
Les rêves portent des roses, les doigts de l’ongle,
Les pierres sont des yeux Dans mon sang la croix
Je ne suis pas libre, à mon poi­gnet pal­pite encore le temps
                    qui construit
les gale­ries cal­caires pour ce sang,
de petits ponts, des esca­liers qui dévalent
tou­jours plus bas leurs cailloux, les dates pré­cises
en pierre pour les col­lec­teurs de pierre du pon­ton
des pas que baigne le sel et les échos échoués
la file des jours et les déchets

 

jusqu’à m’élever et tra­ver­ser
le temps épar­pillé, le sable, les étoiles
Je suis un aimant, je retiens, si je veux.

*****

 

Quand la rive et son reflet sont par­fai­te­ment sem­blables
et qu’harmonieux et pai­sible se fait le mariage entre
   ciel et eau,
quand pro­fonde et claire est l’illusion du miroir,
et que flânent les ani­maux, et les nuages, et que la sombre forêt
fré­mit en pro­fon­deur sans un souffle,

il suf­fit alors d’une aile d’oiseau plon­gée dans l’eau pour
   bri­ser le mirage :
la recon­nais­sance émer­veillée de l’eau et de la lumière
   au monde,
fine comme la soir ; mais elle noue le mariage.

 

Et le monde, frais et beau comme après la pluie ou la
   créa­tion,
ou une conver­sion ou une longue mala­die,
est unique, lourd, seul membre à membre.

 

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