> Le temps désormais compté de Franco Marcoaldi

Le temps désormais compté de Franco Marcoaldi

Par | 2018-05-25T03:30:52+00:00 22 octobre 2013|Catégories : Blog|

L’eau, le ciel, les étoiles
et l’arc-en-ciel. Si tu as per­du
tout sens, sors au grand air :
ton juge­ment sera plus serein.

 

Franco Marcoaldi est un poète, roman­cier, auteur d’essais ita­lien, né en 1955. La plu­part de ses recueils de poèmes ont paru chez Einaudi, l’un des prin­ci­paux édi­teurs de la pénin­sule. Ce recueil publié en France par les édi­tions de Corlevour, dans la col­lec­tion de la revue Nunc, a obte­nu le prix inter­na­tio­nal LericiPea en 2008. Peu lue encore en France, cette poé­sie est celle d’un poète recon­nu en sa langue et il faut saluer le tra­vail de l’éditeur fran­çais, ce cou­rage qui le conduit à nous don­ner cette œuvre à décou­vrir, comme l’on fait un pré­sent aux vrais amis. Car c’est bien d’une œuvre dont il s’agit ici. Bien sûr, le titre réfère à Paul, et plus géné­ra­le­ment à la Bible ou encore à diverses tra­di­tions inté­rieures occi­den­tales, mais ce n’est pas tout, et ce n’est pas une poé­sie « chré­tienne », pour peu que cela ait du sens de qua­li­fier une poé­sie de ceci ou cela, on s’en contre­fiche non ? Le temps désor­mais comp­té est sur­tout un ensemble de poèmes/​flèches sur et contre ce monde dit moderne alors que son archaïsme humain et men­tal devrait paraître fla­grant à tout béo­tien jetant un simple coup d’œil par la fenêtre. On se demande bien ce que l’on peut trou­ver de moderne à un tel monde de dingues. Sauf à vou­loir se faire plai­sir en pre­nant des ves­sies pour des lan­ternes. Tout cela, désor­mais, est donc comp­té.

Et les Nombres, ce n’est pas rien.

Le poète se place d’entrée sous la « pro­tec­tion » d’Octavio Paz, et l’on trou­ve­rait aisé­ment maître plus médiocre que l’homme qui a, au 20e siècle, de notre point de vue, pen­sé la poé­sie avec la plus per­ti­nente acui­té. On lira L’arc et la lyre, si ce n’est pas déjà fait (mais… sérieu­se­ment, que lit-on si cela n’est pas fait ? Et d’ailleurs, com­ment peut-on aspi­rer à publier un poème sans avoir lu Octavio Paz ?). Marcoaldi ne cite pas seule­ment Paz en « ouver­ture », il parle poé­sie avec lui :

 

Le mexi­cain parle en poète
et en poète décrit com­ment naît
un poème : d’une fusion mys­té­rieuse
de grâce divine et d’humaine géo­mé­trie.
Je lis et les chiens dorment : Baldo
aban­don­né sur mon ventre ; Nina,
au main­tien par­fait, la tête sur le cous­sin.
 

La lyre ronfle, et l’arc sou­pire.
Cela résonne comme une douce
invi­ta­tion musi­cale pour qui lit
le poète mexi­cain : je t’en prie
quand vien­dra ton tour, sois
avant tout concis, sec, sobre.
 

Il suf­fit par­fois de peu de mots pour dire beau­coup au monde dit moderne. Un monde de sal­tim­banques pathé­tiques non ?

Ici, le poète en appelle à la musique et à l’harmonie du monde, Mozart ou Chostakovitch en dedans de varia­tions poé­tiques, une musique et une har­mo­nie qui ne sont pas seule­ment celles de sphères loin­taines ou ima­gi­nales mais aus­si celles du réel concret de la vie simple. Les deux sont loin d’être contra­dic­toires, je parle de ce qui est en haut et de ce qui est en bas, sauf à avoir ces­sé d’être vivant. Mais c’est une autre par­ti­cu­la­ri­té de la moder­ni­té, d’être un espace de zom­bies confon­dant les terres de la mort et les vastes ter­ri­toires de la vie. Alors, la poé­sie de Marcoaldi regarde la souf­france en face, tout comme elle évoque les « petits bon­heurs » du quo­ti­dien. Tout est là, en cette poé­sie comme en cette vision du monde, dans le sai­sis­se­ment de la sim­pli­ci­té. C’est cela, vivre au cœur même du Poème.

Car il convient d’:
 

Accepter les choses comme elles sont.
Et l’ombre qu’elles portent
la consi­dé­rer comme un don.
 

Tout est dans « la récolte des olives », en plein « cou­cher de soleil ». Là où tout est « ter­ri­ble­ment doux, ter­ri­ble­ment immense ». Là où l’on aura le cou­rage d’abandonner « la pro­prié­té du moi ». Le temps désor­mais comp­té est un recueil de poèmes, et ce n’est fina­le­ment pas si fré­quent, la vie, le Poème, au creux de ce pré­ci­pice minable que d’aucuns nomment « moder­ni­té ». L’outrecuidance a de beaux restes. Allez, le poète a rai­son, je vais prendre le « grand air ». 

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