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L’Ecran et autres poèmes

Par |2018-10-21T21:37:54+00:00 17 juin 2017|Catégories : Blog|

tra­duc­tion Marilyne Bertoncini

 

L’écran.

 

– 1 –

 

Elle écrit : Je tra­vaille main­te­nant pour un centre de recherche. Je suis sta­giaire.
Pas payée, mais une réfé­rence pos­sible et un plus pour le CV.
J’ai mon propre badge. Je le pré­sente au scan­ner.
Les grilles s’ouvrent d’elles-mêmes.

Les vitres sont tein­tées et la lumière fil­trée.
Tout la jour­née, nous pous­sons le long des cou­loirs de gazon
syn­thé­tique des cha­riots débor­dants d’imprimés : séche­resse,
Kiribati sub­mer­gé, Bangladesh inon­dé.

Il y a un écran qu’on peut tou­cher, froid comme une hanche d’amant,
et qui peut pré­dire le futur.

La fatigue de ce tra­vail dépasse l’entendement.

On télé­charge la modé­li­sa­tion de la fonte des Himalayas,
du Gange et du Yalu, qui irriguent un mil­liard de culti­va­teurs,
qui s’épuisent à grat­ter la pous­sière.

Il y a d’autres pré­dic­tions, mais on n’y a pas accès.

Parfois, même ici on peut per­ce­voir la rumeur du tra­fic.

Une fois, je jure que j’ai enten­du un moi­neau. Peut-être
un signal numé­rique dans la musique d’ambiance.

 

 

– 2 –

 

Enfant, je fai­sais un rêve récur­rent.
Je m’habillais pour l’école métho­di­que­ment.
Je venais d’apprendre à bou­ton­ner dans le miroir des grands
où cha­cun de mes gestes me fai­sait face.

Ma mère m’avait mon­tré com­ment attendre au feu
et croire que le bus sur le pan­neau
allait vrai­ment arri­ver, bruyant et plein d’étrangers.
J’arrivais aux portes clou­tées de cuivre juste pour la son­ne­rie.
J’aidais le maître à battre les effa­ceurs, la pous­sière
m’étouffait, sauf que non, je com­pre­nais
que j’étais encore dans le rêve. J’avais oublié de me réveiller.
Il fal­lait que j’y retourne pour trou­ver com­ment, pas d’indice
sauf la souf­france, ou la main douce de ma mère
qui sen­tait l’échalotte et l’eau de cologne.

Mais main­te­nant, si je retourne, c’est aux simu­la­tions
et au vent qui bouge à tra­vers l’écran
à trois miles par minute.

 

*

 

Les Codes

Command v/​ Bradley Manning.

 

Parce que j’ai volé les codes, il me font dor­mir nu.
A dix-neuf heures, deux agents me prennent  che­mise,
pan­ta­lon, cale­çon – je n’ai jamais por­té ni lacets ni cein­ture.
Leurs yeux brûlent der­rière d’identiques masques de ski
mais ils ne me parlent, ni ne me touchent ou me regardent.
Peut-être que s’ils le fai­saient, ils ne pour­raient plus faire l’amour
avec leurs petites amies en ville. Ou bien ils ont des ordres.
Ils portent des gants de latex blanc et leur bottes
sont enve­lop­pées de cel­lo­phane. L’un a des tongs. J’obtiens un drap,
mais le soir je le laisse tom­ber et reste nu au garde-à-vous
à l’extérieur de la porte d’acier triple épais­seur. L’un d’eux me garde
avec un Glock dégai­né, l’autre fouille ma cel­lule,
bien qu’il n’y ait rien, une planche, une latrine.
Sous cer­tains angles, il met la main sur la camé­ra
pour ne pas être recon­nu dans mille ans d’ici.
Je devine ça, je ne peux pas me concen­trer, mes yeux sont en avant.
Vous ver­rez la spi­rale d’une empreinte de pouce, une tache de che­veux,

puis l’enregistrement mon­tre­ra mon sexe qui pen­douille, mon ventre pâle,
les épais ongles jaunes de mes orteils, parce que j’ai volé les codes.

 

 

*

 

Quand les morts apparaissent dans les rêves

 

– 1 –

 

Elle lève la main.
Plus de mar­chan­dage !
Assez de récri­mi­na­tions !

Elle me laisse la tou­cher
sur un our­let ou un poi­gnet.

Elle a toute la majes­té de la mort
et la réti­cence des rêves.

 

 

– 2 –

 

On est en août dans cette ville,
chaque fois que je marche dans ces rues tran­quilles.

Un petit hôtel où vous pour­riez pas­ser
une nuit avec une amante, connaître le bon­heur,
pro­mettre le mariage, vous que­rel­ler, vous sépa­rer.

Une mai­son vide où vous pour­riez vous liga­tu­rer
et vous piquer avec une aiguille de blanche.

Une ruelle où dor­mir tard
et vous réveiller avec le cer­veau qui bat
comme des cloches, absur­de­ment désa­cor­dées.

Et chaque porte fer­mée,
avec un pan­neau de car­ton : FERMÉ.

 

 

– 3 –

 

Soir per­ma­nent dans ce parc ceint de murs.

Elle est là qui attend
avec les expli­ca­tions toute prêtes :
Pourquoi G per­met-il E ?
Raul à 16h, des lignes sur le miroir,
l’hallucination inflexible, sui­cide ?

Mais comme elle me donne les réponses
elles se fondent en une seule voyelle.

Maintenant elle des­sine un dia­gramme
avec son ombrelle dans la boue
et tout est illus­tré :
com­ment rompre le contrat,
la recette de sauce pour le canard,
pour­quoi mettre un pen­ny fleur-de-coin
dans un vase de tulipes cou­pées.

Je regarde atten­ti­ve­ment mais vois
juste une four­mi effrayée, et une spore de moi­sis­sure.

Et main­te­nant elle se retourne.

 

– 3 –

 

L’adage dit : toutes les choses
sont vides de sub­stance, même la sub­stance.
Même les rêves, même le vide.

Mais vous pou­vez tou­jours vous dres­ser
dans le châs­sis de la haute fenêtre lais­sant la brise
vous tou­cher et emplir votre esprit
de l’odeur forte du savon de mar­seille
et du pain cuit à l’aube.

 

 

*

 

The Screen

 

1

 

She writes : I work at a think tank now. I’m an intern.
No pay, but a pos­sible refe­rence and resu­mé cre­dit.
I have my own badge. I hold it to the scan­ner.
The gates open of their own accord.

The win­dows are tin­ted and the light fil­te­red.
All day down the astro-turf cor­ri­dors we wheel
carts over­flo­wing with print-outs : drought,
Kiribati overw­hel­med, Bangladesh floo­ded.

There is a screen you may touch, cold as a lover’s hip,
and it will tell you the future.

The fatigue of this labor is beyond belief.

We down­load the model of the Himalayas mel­ting,
the Ganges and Yalu rivers, that irri­gate a bil­lion far­mers,
pete­ring out to a scratch in dust.

There are fur­ther pre­dic­tions, but we can’t access them.

Sometimes even here you can sense the hum of traf­fic.

Once I swear I heard a spar­row. Perhaps
it was a digi­tal cue in the back­ground music.

 

 

2

 

When I was a child, I had a recur­ring dream.
I dres­sed for school metho­di­cal­ly.
I had just lear­ned to but­ton in the grow­nup mir­ror
where each of my ges­tures coun­te­red me.

My mother had shown me how to wait at the sign
and trust the bus embla­zo­ned on the shield
would actual­ly arrive, loud and full of stran­gers.
I came to the brass-shod doors just at the bell.
I hel­ped the tea­cher beat the era­sers, the dust
cho­ked me, except it did not, I rea­li­zed
I was still deep in the dream. I had for­got­ten to wake.
I had to go back and find out how, no clue
except suf­fe­ring, or else my mother’s gentle hand
that smel­led of shal­lots and cologne.

But now if I go back it is to the simu­la­tions
and the wind that moves across the screen
at three miles per minute.

 

*

 

The Codes

Command v. Bradley Manning

 

Because I stole the codes, they make me sleep naked.
At nine­teen hours, two agents col­lect my shirt,
pants, shorts – -I had never had laces or a belt.
Their eyes burn behind iden­ti­cal ski masks
but they never speak, touch, or look at me.
Perhaps if they did, they couldn’t make love
to their girl­friends in the city. Or they have orders.
They wear white latex gloves and their boots
are wrap­ped in cel­lo­phane. One has tongs. I get a sheet,
but at dawn I give it up and stand nude at atten­tion
out­side the triple-ply steel door. One guards me
with a drawn Glock, the other searches my cell,
though there is nothing, a board, a slop-hole.
At cer­tain angles he puts his hand over the came­ra
so he won’t be reco­gni­zed a thou­sand years from now.
I guess this, I can’t focus, my eyes are for­ward.
You will see a whor­led thumb print, a smudge of hair,
then the tape will show my dan­gling sex, my pale bel­ly,
my thick yel­low toe­nail, because I stole the codes.

 

 

*

 

When The Dead Appear In Dreams

 

1

She holds up her hand.
No more bar­gai­ning !
Enough recri­mi­na­tions !

She lets me touch her
on a hem or a cuff.

She has all the majes­ty of death
and the reti­cence of dreams.

 

2

It’s August in that city,
eve­ry time I walk those quiet streets.

A lit­tle hotel where you might spend
a night with a lover, know hap­pi­ness,
pro­mise mar­riage, quar­rel, part.

A vacant house where you might tie off
and shoot up with a mil­ky needle.

An alley in which to sleep late
and wake with a throb­bing mind
to church bells, stran­ge­ly off-key.

And eve­ry door locked,
with a card­board sign : LOCKED.

 

3

Always eve­ning in that wal­led park.

She’s there wai­ting
with the expla­na­tions pre­pa­red :
Why does G per­mit E ?
Raul at 4AM, lines on a mir­ror,
the ada­mant hal­lu­ci­na­tion, sui­cide ?

But as she gives me the ans­wers
they merge in a single vowel.

Now she’s dra­wing a dia­gram
with her umbrel­la in the dirt
illus­tra­ting eve­ry­thing :
how the contract breaks down,
the recipe for duck sauce,
why to put a fresh-min­ted pen­ny
in a vase with cut tulips.

I look clo­se­ly but see
only a sca­red ant, a mold spore.

And now she turns.

 

 

3

The tea­ching says : all things
are emp­ty of self, even the self.
Even dreams, even emp­ti­ness.

But you can still stand
in the high win­dow and let the breeze
touch you and fill your mind
with the tang of laun­dry soap
and bread baked at day­break.

 

 

 

 

 

 

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