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L’écran

Par |2018-08-14T12:30:45+00:00 30 juin 2017|Catégories : Blog|

.             Traduction Marilyne Bertoncini

L'écran.

 

1 –

Elle écrit : Je tra­vaille main­te­nant pour un centre de recherche. Je suis sta­giaire.
Pas payée, mais une réfé­rence pos­sible et un plus pour le CV.
J'ai mon propre badge. Je le pré­sente au scan­ner.
Les grilles s'ouvrent d'elles-mêmes.

 

Les vitres sont tein­tées et la lumière fil­trée.
Tout la jour­née,  nous pous­sons le long des cou­loirs de gazon
syn­thé­tique des cha­riots débor­dants d'imprimés : séche­resse,
Kiribati sub­mer­gé, Bangladesh inon­dé.

 

Il y a un écran qu'on peut tou­cher, froid comme une hanche d'amant,
et qui peut pré­dire le futur.

La fatigue de ce tra­vail dépasse l'entendement.

 On télé­charge la modé­li­sa­tion de la fonte des Himalayas,
du Gange et du Yalu, qui irriguent un mil­liard de culti­va­teurs,
qui s'épuisent à grat­ter la pous­sière.

Il y a d'autres pré­dic­tions, mais on n'y a pas accès.

Parfois, même ici on peut per­ce­voir la rumeur du tra­fic.

Une fois, je jure que j'ai enten­du un moi­neau. Peut-être
un indice numé­rique dans la musique d'ambiance.

 

2 –

 

Quand j'étais enfant, je fai­sais un rêve récur­rent.
Je m'habillais  pour l'école métho­di­que­ment.
Je venais d'apprendre à bou­ton­ner dans le miroir des grands
où cha­cun de mes gestes me fai­sait face.

Ma mère m'avait mon­tré com­ment attendre au feu
et croire que le bus sur  le pan­neau
allait vrai­ment arri­ver, bruyant et plein d'étrangers.
J'arrivais aux portes clou­tées de cuivre juste pour la son­ne­rie.
J'aidais le maître à battre les effa­ceurs, la pous­sière
m'étouffait, sauf que non, je com­pre­nais
que j'étais encore dans le rêve. J'avais oublié de me réveiller.
Il fal­lait que j'y retourne pour trou­ver com­ment, pas d'indice
sauf la souf­france, ou la main douce de ma mère
qui sen­tait l'échalotte et l'eau de cologne.

Mais main­te­nant, si je retourne, c'est aux simu­la­tions
et au vent qui bouge à tra­vers l'écran
à trois miles par minute.

 

*

 

The Screen

 

1


She writes : I work at a think tank now. I’m an intern.
No pay, but a pos­sible refe­rence and resu­mé cre­dit.

I have my own badge. I hold it to the scan­ner.

The gates open of their own accord.

The win­dows are tin­ted and the light fil­te­red.
All day down the astro-turf cor­ri­dors we wheel
carts over­flo­wing with print-outs : drought,
Kiribati overw­hel­med, Bangladesh floo­ded.

There is a screen you may touch, cold as a lover’s hip,
and it will tell you the future.

The fatigue of this labor is beyond belief.

We down­load the model of the Himalayas mel­ting,

the Ganges and Yalu rivers, that irri­gate a bil­lion far­mers,
pete­ring out to a scratch in dust.

There are fur­ther pre­dic­tions, but we can’t access them.

Sometimes even here you can sense the hum of traf­fic.

Once I swear I heard a spar­row. Perhaps

it was a digi­tal cue in the back­ground music.

 

2


 

When I was a child, I had a recur­ring dream.

I dres­sed for school metho­di­cal­ly.

I had just lear­ned to but­ton in the grow­nup mir­ror
where each of my ges­tures coun­te­red me.

My mother had shown me how to wait at the sign
and trust the bus embla­zo­ned on the shield
would actual­ly arrive, loud and full of stran­gers.
I came to the brass-shod doors just at the bell.
I hel­ped the tea­cher beat the era­sers, the dust

cho­ked me, except it did not, I rea­li­zed

I was still deep in the dream. I had for­got­ten to wake.
I had to go back and find out how, no clue
except suf­fe­ring, or else my mother’s gentle hand
that smel­led of shal­lots and cologne.

But now if I go back it is to the simu­la­tions
and the wind that moves across the screen
at three miles per minute.

*

 

 

 

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