> L’Eloge du Feu de Branko Miljkovitch

L’Eloge du Feu de Branko Miljkovitch

Par | 2018-05-22T23:23:51+00:00 2 septembre 2014|Catégories : Critiques|

Le Feu dans la bouche

 

La vie du poète est celle de tous
Gérard de Nerval

 

Le poète est mort. Tué. Assassiné.
Par sa main ? Celle d'un autre ?
 

Aurait-il suc­com­bé à ce para­doxe déchi­rant qui fait de celui qui vit en Etat de poé­sie, un exi­lé par­mi ceux-là même « qui l'inspirent et dont il est le porte-parole » (G. Haldas, Les Sept Piliers de l'Etat de poé­sie) ?
 

Un calen­drier litur­gique ortho­doxe retrou­vé dans la poche. Dans cette poche où sa main avait dû fouiller maintes et maintes fois, cette main maintes fois embras­sée, cette main qui maintes fois avait pris la plume pour tra­cer des signes de feu, ces mêmes signes que sa bouche, aujourd'hui close, avait, plus que tout, aimé pro­non­cer, cette bouche-là, qui lais­sait s'exhaler le feu du verbe et qui, aus­si, avait aimé embras­ser tant de mains, tant de bouches… cette bouche-là qui las­sait par trop exi­geant amour tous ceux-là qui ne savent ce qui se trame et se joue dans le fond sans fond du poète…

Branko Miljkovic, « prince des poètes », pou­vait-il s'en aller autre­ment ?

Couronné en 1960 pour son recueil Le Feu et le rien, le poète s'exile défi­ni­ti­ve­ment un an plus tard, étei­gnant son feu, s'éteignant dans le rien, un calen­drier litur­gique ortho­doxe dans sa poche…

Je ne vou­drais sur­tout pas atti­rer Miljkovic (je pro­nonce à peine ce nom sans quelque trem­ble­ment) vers ce qu'il ne fut pas, il ne fut pas un poète « Orthodoxe ». Toutefois, il y a, et il ne peut être igno­ré tota­le­ment qu'il y a : « Au com­men­ce­ment fut le Verbe… et le Verbe se fit chair » !

Il y a, et nul ne peut l'ignorer, le LOGOS…

Lui, le savait, à n'en pas dou­ter.
Lui, le gou­tait, à n'en pas dou­ter.
 

Mais il y a, aus­si, tout le reste. Le monde, le désir, la beau­té sen­sible, la joie, la mer et les mots, les mau­dits mots, tous !
 

Tous les maux-dit,
les mau­dits mots dit…
Leur beau­té, qui, indi­cible, blesse
et écar­tèle.
Leur incon­grui­té, aus­si.
Leur, par­fois, ridi­cule aplomb.
Cicatrices qui suintent, tou­jours, après.
La plaie irre­fer­mable des maux-dit.
Tous les mau­dits mots bénis.
 

Il y a tout ces restes innom­brables et incas­sables sous la lumière dif­fuse, pâle et trai­nante, la lumière de la lune… et l'envie des mots, le goût, la saveur irras­sa­siable…
 

C'est un déluge inté­rieur par­fois. Un amour supé­rieur. Le Verbe est là, soleil impla­cable. Et puis les mots qui, tout autour, révo­lu­tionnent, qui sont anges ou mouches… et l'on sou­hai­te­rait, par­fois, que le soleil s'obscurcisse, juste un peu, avoir un peu d'ombre à soi… mais, tou­jours, néan­moins, tou­jours les mots per­sistent. Quand bien même le quo­ti­dien est là, quand bien même l'amour est là, les mots ne laissent de répit, il faut les ser­vir…
 

« Toute la vie les mots nous ont dépos­sé­dés » (Rejet du doute)
 

C'est comme un feu dans le coeur, dans la bouche, dans la tête. Les mots obs­curs et lumi­neux, obs­cu­ré­ment lumi­neux, lumi­neu­se­ment ombreux, dansent et chantent. Le poète n'en per­çoit que la pro­jec­tion, l'après coup, l'après goût, l'écho seule­ment de la danse, du cham­bard joyeux ou livide !
 

« Devant la porte où au-delà l'espace se putré­fie
Il est un ducat confus une pousse équi­voque
Du mot nébu­leux tou­jours plus pro­fond qui nous attend
Pour en ger­mant à tra­vers l'écorce nous per­cer la moelle. » (Souvenir du défunt)
 

Les mots, dans les poèmes de Miljkovic, sont comme bai­gnés dans l'éther, arrê­tés dans leur cours fuyant, emplis de matière, tra­vaillés, retaillés pour s'insérer dans un espace défi­ni et puis comme liqué­fiés ensuite. Leur cor­po­ri­sa­tion débou­chant comme sur une flui­di­fi­ca­tion. Ils demeurent mais tout en ne lais­sant qu'une effluve plus par­lante pour­tant que leur pré­sence visible. Ils sont de feu mais ne laissent qu'un suave par­fum de nuit obs­cure et froide, légè­re­ment.
 

« Le tout est là ou le verbe. Sois mati­nal
Au temps du soleil des étoiles et du tour­ne­sol.
La nuit sur­gi­ra de la mer et se réveille­ra dans le coeur. A la
Nuit il pré­dit la comète au rêve la rosée à la plaie le remède. » (Début de l'oubli)
 

Comme est haïs­sable ce monde bas et brut qui ne sait plus que la poé­sie est le chant de toute chose. Comme il est vil ce monde qui a tout ven­du pour de la « lit­té­ra­ture » !
Comme il est ignoble qui ne sait plus même que ce chant là monte des plus pro­fondes pro­fon­deurs de ce qu'il fut, qu'il est, ce chant, son pré­sent le plus éter­nel et son seul pos­sible a-venir ; d'ores et déjà adve­nu…
 

Il faut vrai­ment qu'il soit tota­le­ment inepte et inapte, ce monde qui fait de la poé­sie une vague den­telle moi­sie pour vieilles filles aigries ou bien un vague prin­temps fri­leux pour « djeunes » en vague à l'âme mili­tant…
 

« Le pré­sent, certes, n'existe pas pour le poète, seul existe ce qui doit être et ce qui fut. Cet espace vide, cette atem­po­ra­li­té, entre deux temps, c'est l'espace poé­tique la forme du sou­ve­nir qui attend de s'accomplir. Ce n'est que dans ce vacuum que les mots peuvent être essen­tiels, bien plus essen­tiels que tout ce qui est réel. » (La Poésie et l'ontologie)
 

Dans la poé­sie le poète se tient dans ce vacuum. Rien de com­mun avec l'hypnose impo­sée de la fic­tion-fic­tion­nelle ou du réa­lisme-imbé­cile. Pas « d'histoire », seule­ment ce qui doit être et ce qui fut. Combat de Jacob avec les mots-esprits pour l'essence des « choses », pour leur logos, pour leur nom authen­tique et silen­cieux.
 

« L'image poé­tique se nie elle-même et se contre­dit. La poé­sie devient une onto­lo­gie néga­tive. » (ibid)
 

Avant que de mou­rir à ce monde, le poète (sui­ci­dé ? assas­si­né ?) tran­che­ra le lien de « l'oeuvre », lien irré­mé­dia­ble­ment mon­dain, il assas­si­ne­ra rituel­le­ment cette part lumi­neu­se­ment obs­cure, il concré­ti­se­ra dans une incon­ce­vable kénose cette onto­lo­gie apo­pha­tique.
 

Réalisation dou­lou­reuse dans la chair de ce que « le but ne peut être « ici » mais « là-bas » car il sup­pose l'aspiration. Ce que le poème veut énon­cer doit être ce que le poème cherche, ce qui s'est en lui-même éga­ré. Le poème est l'oubli même de l'oubli. Il n'énonce pas le conte­nu mais accède à l'obscur. » (La Poésie et la véri­té)
 

Le poème conduit à son ori­gine. Il n'énonce rien du mys­tère mais il trace le che­min igné qui même à l'égaré. A ce feu secret obs­cur qui brûle le mal égo­lâtre de l'oeuvre pour en extraire et fondre tout l'or mal­léable et pré­cieux. 
 

Un flux, un cou­rant obs­cur tra­verse les poèmes de Miljkovic. Une flamme s'élève non pour éclai­rer mais pour jeter une ombre. Le poème « connait le secret mais ne le divulgue jamais » (Le Poème her­mé­tique). L'ombre de la flamme expose en per­pé­tuel clair-obs­cur le mys­tère qui se tait dans les mots, par les mots, le mys­tère qu'expulse les mots en le tai­sant. Le feu téné­breux, la flamme mate, c'est le blanc, le vide, le silence entre les mots, c'est cet « état de non-lan­gage » (Maurice Blanchot). Le lec­teur atten­tif et atten­tion­né s'apercevra à peine de son voyage, de son expul­sion par le poème vers cet « état de poé­sie », mais s'il sait main­te­nir ce feu dans sa bouche, alors…

 

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