La poésie de Saïd Mohamed est à la fois aigre et douce. Le bonheur – fugace – y côtoie l’amertume, s’y frotte.
[…] froid dans le dos et des joies de lumières.
La chaleur procurée par le bonheur est plus fragile que la froide obscurité, mais lorsque la première surgit, elle est toute puissante et terrasse sans mal son adversaire. Quand la chaleur s’absente, il reste à l’homme la possibilité d’attendre, d’espérer. Parfois, la détresse l’emporte et le poète écrit alors sur l’impossibilité.
Comment voler d’une seule aile dans la verticalité des falaises.
Il faut au poète de plus en plus de patience pour voir, sentir, entendre encore, au-delà de la futilité, ce qui est noble à ses yeux : les choses, les gens, les instants simples. Souvent, il voyage. Il monte dans des trains.
S’engouffrer dans un train et rouler.
N’avoir de repos que dans le lancinant staccato.
Il se rend en Inde plusieurs fois.
Quand il reste sur le quai, il espère trouver en lui-même la possibilité d’un voyage intérieur.
Du voyageur immobile trouver le souffle
dans l’enfance et les rêves sans terme
où n’est impossible aucun chemin
et se contenter de dériver au gré des vents.
Alors il est question d’océan intérieur, et les souvenirs défilent : le chant de l’âne, les figuiers… Mais la jeunesse s’éloigne et cet éloignement rend de plus en plus douloureuses les échappées. Le chagrin enfle.
Nous avions vingt ans, souviens-toi, ivres de notre innocence
dans la force et la puissance de nos corps offerts.
Le naufrage nous apparaissait alors impossible.
Il aurait fallu mourir dans ces instants
quand rien ne nous semblait encore souillé.
Et une poignée de poèmes plus tard :
Ne cherchez pas à attiser dans mes veines
un regain de flamme, un peu d’espoir,
j’estime avoir commis plus que mon temps.
Plus on avance dans le recueil, plus le poète semble inapte au bonheur. Tout en lui s’émousse : l’acuité des sens, la possibilité d’aimer…
Tout d’un jour sur l’autre poisse.
Jusqu’aux œufs sur le plat qui sont fades.
Il pleut au-dedans, les essuie-glaces ne servent à rien.
Il oscille entre chagrin diffus et douleur vive.
Rien n’est plus cruel que de veiller
Sur la bougie qui se consume.
Pour dire la difficulté d’accepter l’entrée dans la vieillesse et les pertes qu’elle entraîne, des images reviennent : celles d’un puits sombre, celle de gargouilles aux gueules tordues. On croise moins d’oiseaux, moins d’astres et moins de parfums.
La mort, souvent souhaitée, ne vient pas sur demande.
Il reste l’alcool pour se perdre et les nuits à ne pas savoir où aller.
La poésie de Saïd Mohamed est emplie de nostalgie. Le meilleur refuge est le passé mais s’y replonger s’avère chaque fois plus douloureux.














