> L’éponge des mots, de S. Mohamed

L’éponge des mots, de S. Mohamed

Par |2018-09-23T16:24:15+00:00 24 mai 2013|Catégories : Critiques|

La poé­sie de Saïd Mohamed est à la fois aigre et douce. Le bon­heur – fugace – y côtoie l’amertume, s’y frotte.

 

[…] froid dans le dos et des joies de lumières.

 

La cha­leur pro­cu­rée par le bon­heur est plus fra­gile que la froide obs­cu­ri­té, mais lorsque la pre­mière sur­git, elle est toute puis­sante et ter­rasse sans mal son adver­saire. Quand la cha­leur s’absente, il reste à l’homme la pos­si­bi­li­té d’attendre, d’espérer. Parfois, la détresse l’emporte et le poète écrit alors sur l’impossibilité.

 

Comment voler d’une seule aile dans la ver­ti­ca­li­té des falaises.

 

Il faut au poète de plus en plus de patience pour voir, sen­tir, entendre encore, au-delà de la futi­li­té, ce qui est noble à ses yeux : les choses, les gens, les ins­tants simples. Souvent, il voyage. Il monte dans des trains.

 

S’engouffrer dans un train et rou­ler.
N’avoir de repos que dans le lan­ci­nant stac­ca­to.

 

Il se rend en Inde plu­sieurs fois.

Quand il reste sur le quai, il espère trou­ver en lui-même la pos­si­bi­li­té d’un voyage inté­rieur.

 

Du voya­geur immo­bile trou­ver le souffle
         dans l’enfance et les rêves sans terme
                   où n’est impos­sible aucun che­min
                            et se conten­ter de déri­ver au gré des vents.

 

Alors il est ques­tion d’océan inté­rieur, et les sou­ve­nirs défilent : le chant de l’âne, les figuiers… Mais la jeu­nesse s’éloigne et cet éloi­gne­ment rend de plus en plus dou­lou­reuses les échap­pées. Le cha­grin enfle.

 

Nous avions vingt ans, sou­viens-toi, ivres de notre inno­cence
         dans la force et la puis­sance de nos corps offerts.
 

Le nau­frage nous appa­rais­sait alors impos­sible.
 

Il aurait fal­lu mou­rir dans ces ins­tants
         quand rien ne nous sem­blait encore souillé.
 

Et une poi­gnée de poèmes plus tard :

 

Ne cher­chez pas à atti­ser dans mes veines
         un regain de flamme, un peu d’espoir,
                   j’estime avoir com­mis plus que mon temps.

 

Plus on avance dans le recueil, plus le poète semble inapte au bon­heur. Tout en lui s’émousse : l’acuité des sens, la pos­si­bi­li­té d’aimer…

 

Tout d’un jour sur l’autre poisse.
Jusqu’aux œufs sur le plat qui sont fades.
Il pleut au-dedans, les essuie-glaces ne servent à rien.

 

Il oscille entre cha­grin dif­fus et dou­leur vive.

 

Rien n’est plus cruel que de veiller
Sur la bou­gie qui se consume.

 

Pour dire la dif­fi­cul­té d’accepter l’entrée dans la vieillesse et les pertes qu’elle entraîne, des images reviennent : celles d’un puits sombre, celle de gar­gouilles aux gueules tor­dues. On croise moins d’oiseaux, moins d’astres et moins de par­fums.

 

La mort, sou­vent sou­hai­tée, ne vient pas sur demande.
Il reste l’alcool pour se perdre et les nuits à ne pas savoir où aller.

 

La poé­sie de Saïd Mohamed est emplie de nos­tal­gie. Le meilleur refuge est le pas­sé mais s’y replon­ger s’avère chaque fois plus dou­lou­reux.

 

 

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