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LES ANNEES CINQUANTE

Par |2018-08-16T15:54:17+00:00 19 avril 2013|Catégories : Blog|

 

d’après Adam Zagajewski

 

mon père et son père
avancent sur le maca­dam
vers le match en ville.

autour d’eux la cha­leur vibre.
les cigales stri­dulent dans les épi­céas,
l’herbe étin­celle de sau­te­relles trans­lu­cides

La Méditerranée
fami­lière et éter­nelle
est tou­jours là.

plus au nord
le soleil arrache aux for­çats les cou­ronnes d’air
et les dis­sout

dans la sueur des mar­cels blancs
au chant sta­kha­no­viste mélan­co­lique
qui reten­tit au loin là-bas

jusqu’aux quais gris de Malte
et aux som­mets gla­cés
des mon­tagnes de l’Altaï à l’est.

quelque part après Žrnovnica
le grand-père, len­te­ment, comme un vieux lézard
fronce les sour­cils sur son front des­sé­ché

et cille
car ses pieds souffrent, trop ser­rés
dans ces sata­nées chaus­sures

qu’il par­tage avec son cou­sin ger­main,
méca­ni­cien
qui à l’atelier pous­sié­reux de la cen­trale hydrau­lique

ne cesse de s’approprier
des pinces rouillées et des clous en acier
(bien que lui-même ne sache pas pour­quoi)

simul­ta­né­ment
dans son salon à Dedinje
Tito plai­sante avec les cama­rades du Comité cen­tral

pen­dant qu’il teste le nou­veau tour à bois
nicke­lé et
poli comme un sou neuf.

les visages longs
comme chez Modigliani
des géné­ra­tions dans tout le pays construisent le socia­lisme

qui len­te­ment mais métho­di­que­ment
comme les gouttes de vitriol
les détruit.

mais dans la tête du père
le monde conti­nue à flot­ter et à enfler, inache­vé
telle une méduse trans­pa­rente

pen­dant qu’il rêvasse
à un nou­veau moteur DKV
noir et lui­sant

comme les talons aiguille de Silvana Mangano
et puis­sant
comme la sou­tane déployée de don Jerko.

dans mes pen­sées
—car je ne peux m’empêcher —
je sur­veille sans cesse ce jeu­not

sachant que devant lui
la route est longue
et incer­taine.

je lui dirai de se détendre
et que tout, plus tôt ou plus tard, s’arrangerait pour lui
(ou du moins pour moi),

mais tout sim­ple­ment
je ne l’ai pas encore bien en main :
peut-être pré­ci­sé­ment

parce que ma main n’y est pas,
parce que ma pré­sence est encore insuf­fi­sante
parce que je n’y suis pas.

 

 

–  tra­duit du croate par Suzanna Matvejević

 

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