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Les Brouillons de Rachel Blau DuPlessis

Par | 2018-05-24T17:37:28+00:00 26 octobre 2013|Catégories : Critiques|

Regarde, j’ai des entailles là dans les mains.
Les lignes dans le creux de mes paumes, on peut les lire comme des lettres.

Rachel Blau DuPlessis

 

Rachel Blau DuPlessis est née à New York en 1941. Poète et auteurs d’essais sur ce qu’est la poé­sie ain­si que sur l’Objectivisme, elle est connue outre Atlantique, en sus de sa poé­sie, pour ses prises de posi­tion fémi­nistes (les­quelles appa­raissent aus­si dans ses Brouillons, quand elle pré­cise ce qui a été du domaine du « mâle ») comme pour ses tra­vaux visant à pen­ser la poé­sie moderne. Elle s’inscrit presque par nature dans ce qui forme main­te­nant tra­di­tion au cœur de la poé­sie amé­ri­caine contem­po­raine, le « poème long », poème dont on com­mence à sen­tir la pré­sence de ce côté ci de l’océan. En France, un peu. Auxeméry, tra­duc­teur et auteur du choix de poèmes, en col­la­bo­ra­tion avec la poète, donne un long et pré­cis essai visant à fixer les enjeux de la poé­sie de Rachel Blau DuPlessis, enjeux qui ne sont pas minces, à com­men­cer par la forme de ces poèmes – Brouillons au sens de l’inachevé per­ma­nent. Et de ce point de vue, cette poé­sie est très loin d’être for­melle, bien que réflé­chis­sant elle-même sur… elle-même. Elle touche au pro­fond de l’être. Car tout est per­pé­tuelle reprise du chan­tier. Quel autre sens à la vie ? C’est ain­si que le tra­vail condui­sant à ces Brouillons est en cours depuis 1986, tra­vail vivant et donc en mou­ve­ment inces­sant.
Rachel Blau DuPlessis donne une « intro­duc­tion » à l’orée de ce choix de poèmes, c’est un usage fré­quent aux States. Donnons-lui la parole : « Etre poète implique confron­ta­tion avec l’histoire de la pra­tique poé­tique. J’ai choi­si de m’atteler à la tâche en un poème long, parce que son éten­due, son échelle, sa mal­léa­bi­li­té, et son apti­tude à faire appel à une grande varié­té de genres ouvrent la voie à une inter­ven­tion dans le domaine de la culture. La réponse à la ques­tion de savoir « pour­quoi un long poème » dépend éga­le­ment de l’espace et du grand nombre de méta­phores accu­mu­lées qui tournent autour de l’attention et du temps. Les ouvrages de la lon­gueur du livre et les ouvrages qui vont au-delà du livre tendent à don­ner du pou­voir à leurs propres mondes, par effet de pure exten­sion, en géné­rant un espace cohé­rent qui per­met d’élaborer des concep­tions concer­nant les valeurs poé­tiques et cultu­relles ». Contrairement à une idée étran­ge­ment répan­due ici, on n’écrit pas de la poé­sie par hasard ou, pire encore, pour s’occuper. Et la poète de pour­suivre, plus avant : « Brouillons : tel est donc le titre géné­rique du poème long, orga­ni­sé en sec­tions de forme can­to, dont la rédac­tion a com­men­cé pour moi en 1986. Le but visé est de par­ve­nir à un total de 114 poèmes. J’utilise le titre, sur­plom­bant en quelque sorte, de Brouillons, afin de faire sen­tir que tous ces poèmes, ain­si que l’ensemble de la struc­ture, ne sont que des « ébauches » de quelque chose qui va au-delà d’eux, quelque chose de suf­fi­sam­ment intense à per­ce­voir mais qui reste impos­sible à atteindre. L’ouvrage obéit à cette illu­sion, selon laquelle les poèmes, indi­vi­duel­le­ment, aspirent à un poème mys­té­rieux, du domaine de l’inatteignable, que ces poèmes, en leur ensemble, sont les ver­sions d’un ou de mul­tiples palimp­sestes d’une chose qui ne peut jamais vrai­ment être atteinte en tota­li­té, jamais plei­ne­ment péné­trée, jamais tota­le­ment énon­cée. Ce sen­ti­ment d’inconnaissable et d’inatteignable exprime l’ajournement mes­sia­nique, qui carac­té­rise les condi­tions intel­lec­tuelles et éthiques dans les­quelles s’est mani­fes­tée ma voca­tion de poète ».
Ainsi, lorsqu’on s’éloigne de ou que l’on s’élève au des­sus de la France, élé­va­tion en forme de recul, on le constate clai­re­ment : les ani­ma­teurs de Recours au Poème ne sont pas seule­ment « fous » (nous enten­dons cela au sujet de notre façon d’en appe­ler au Poème), ils sont enga­gés dans une aven­ture qui, pour être éloi­gnée de la « petite France », se joue à l’échelle de la poé­sie et du monde. Et cette aven­ture met en ques­tion le réel même du monde.
Le ques­tion­ne­ment ne sau­rait être uni­que­ment inter­ro­ga­tion de la matière si l’on en croit Rachel Blau DuPlessis, et nous le croyons, que dis-je !, nous le savons avec elle : « La stra­té­gie tex­tuelle du com­men­taire et de la glose, qui passe par un réseau d’auto-allusions qui anime Drafts dérive ici de la pra­tique d’interprétation hébraïque connue sous le nom de midrash. Le midrash désigne à l’origine un com­men­taire en conti­nu au fil des géné­ra­tions, por­tant sur les textes sacrés, par ceux qui – dans la tra­di­tion ortho­doxe : des mâles – étaient inves­tis de l’autorité et du savoir spi­ri­tuels appro­priés. L’entreprise des Drafts y fait réfé­rence, mais sécu­la­rise ce genre de com­men­taire, dont le sérieux consiste en un son­dage spirituel/​analytique, ain­si que cette glose per­pé­tuelle. De plus, l’utilisation du titre de Draft, « Brouillon », pour chaque poème pris indi­vi­duel­le­ment – avec une pro­ba­bi­li­té inten­tion­nelle, méta­pho­rique, d’acompte escomp­té – engage le pro­jet dans la voie de pro­po­si­tions sans fin, tou­jours ouvertes, déli­bé­ré­ment non ter­mi­nées, dis­cu­tables à l’infini ».
Ainsi :

Œuvrer par­mi
les morts   pour cer­ner

le flot vivant des

espoirs envo­lés                            cou­ronnes illu­mi­nées,
après avoir rejoint les couples       toasts,
trem­blant de peur                        cli­gno­te­ment des lampes
dans une arche gou­dron­née.         autour des portes et des mai­sons.

Impossible de
don­ner aux détails
assez de
foi, assez de force
pour ce qui est
affir­ma­tion

Rachel Blau DuPlessis se recon­naît en conver­sa­tion avec Adorno, ain­si qu’influencée par Oppen et Zukofsky, Pound aus­si. C’est aus­si pour­quoi sa poé­sie accepte le face-à-face avec le réel dévoi­lé :

pas­sage

mais vers quoi.
« Fascisme et nazisme n’ont pas été vain­cus.
Nous vivons sous leur signe. »
Quand com­mence l’urgence ?
Comment ?
Il semble que la réponse soit là.
Dans le pré­sent.

Ou encore, plus loin :

Lentement les détails
s’éparpillent dans le vent
et l’on est lais­sé là
avec ce qui se trouve sous la sur­face
à essayer de faire venir au jour
ce qui n’a pas encore
été trou­vé ni
décou­vert là.
 

 

 

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