> Les cent pas d’Herberto Helder

Les cent pas d’Herberto Helder

Par | 2018-06-25T21:20:17+00:00 18 novembre 2013|Catégories : Blog|

Herberto Helder est un poète.

Ce que les édi­tions Chandeigne nous donnent à lire ici, ce sont de courts récits. Ce recueil paru au Portugal en 1963, Ilda Mendes Dos Santos qui l’a tra­duit, le consi­dère comme une œuvre-maî­tresse. Il s’agit en tout cas d’une œuvre de jeu­nesse (Herberto Helder avait trente-trois ans en 1963), de textes écrits avant le mer­cure et l’or des poèmes. Au début des années 60, Herberto Helder a « quit­té le Portugal sala­za­riste et voya­gé en France, Hollande, Belgique et Danemark » nous explique sa tra­duc­trice. Il a exer­cé plu­sieurs petits métiers, vécu chi­che­ment. Mais Les cent pas n’est pas seule­ment le récit de cette expé­rience : vécu, ima­gi­naire et médi­ta­tions s’entremêlent. On ne peut s’empêcher de pen­ser au Paris ne finit jamais d’Enrique Vila-Matas.

La pre­mière phrase de Herberto Helder est déli­cieuse :

Si je vou­lais, je devien­drais fou.

Dans les pages qui suivent, on croise des per­sonnes en proie au doute, à la tris­tesse, des poètes-vaga­bonds tra­qués par la police… Au milieu de l’exil, un sou­ve­nir sur­git : une arres­ta­tion, au Portugal, dans le cadre de la lutte contre le com­mu­nisme, l’emprisonnement et les cris. Le reste du temps semble consa­cré au déses­poir dans les chambres miteuses et à l’alcool dans les bars (bière ou bran­dy de pré­fé­rence ; le vin étant la bois­son de la messe, le jeune Helder pré­fère s’en pas­ser).

On mar­chait dans la ville avec l’idée heu­reuse qu’on allait bien­tôt mou­rir, sans souf­frir, vite.

Le plus sou­vent, le poète est pos­té à sa fenêtre. Dans la ban­lieue de Bruxelles, cette der­nière donne sur la voie fer­rée. Alors il passe des heures à regar­der les trains pas­ser. De retour à Lisbonne, sa fenêtre donne sur une église. Mais c’est vers le fleuve et les tram­ways que se dirige son regard. Comme si, à peine reve­nu, ses jambes le déman­geaient déjà, comme si l’heure appro­chait d’un nou­veau départ.

Cependant, chez Helder, par­tir n’empêche pas de stag­ner.

On sait ce que c’est : je me réveille angois­sé presque chaque matin, je m’efforce de pen­ser que ce jour sera le tout pre­mier, un jour vierge, char­gé de pou­voirs énig­ma­tiques, voué aux révé­la­tions. De la lit­té­ra­ture. De la merde. C’est juste un jour de plus où je vais m’emmerder, sup­por­ter mes sem­blables, la salo­pe­rie théo­lo­gi­co-émo­tion­nelle d’un Dieu qui, en plus, n’existe pas. Je peux tou­jours spé­cu­ler sur la révo­lu­tion, c’est sûr. Quelle révo­lu­tion ? La révo­lu­tion, bien sûr. Eh bien, ma révo­lu­tion n’avance pas d’un pas.

Parfois, le déses­poir cède la place à l’humour, à la légè­re­té. C’est presque tou­jours la fic­tion qui per­met ces échap­pées. Il faut inver­ser le réel, le faire mar­cher la tête en bas pour s’amuser. De ce point de vue, le texte inti­tu­lé Chiens, marins est un petit bijou.

C’était un chien qui avait un marin. Le chien deman­da à son épouse, que peut-on faire d’un marin ? On lui fait gar­der le jar­din, répon­dit-elle. – On ne doit pas lais­ser un marin en liber­té dans un jar­din qui est proche de la mer. […] Au lieu de gar­der le jar­din, il fini­ra par s’enfuir vers la mer. – Laissons-le fuir, dit l’épouse du chien. Mais lui n’était pas d’accord. […] – Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’à gagner un coin à l’intérieur des terres, loin de la mer, dit la chienne. Et alors ils s’en allèrent vers les terres, tenant leur marin en laisse et muse­lière. Durant le tra­jet, ils virent de nom­breux pay­sages. Le marin était effa­ré devant les pay­sages qui pou­vaient exis­ter loin de la mer. Il fit diverses obser­va­tions à ce pro­pos qui pro­vo­quèrent l’aboiement amu­sé des chiens qui, de leur côté, recon­nais­saient qu’ils avaient un marin vrai­ment intel­li­gent. Tous les chiens n’ont pas cette chance, dit le chien […]

On trou­ve­ra une ou deux anec­dotes tru­cu­lentes dans le récit de ses voyages à l’étranger. À nous de déci­der s’il s’agit de faits vécus ou inven­tés.

Il était pos­sible de dor­mir dans les toi­lettes, dans des toi­lettes de par­ti­cu­liers, dans les toi­lettes de la mai­son d’autrui ! L’idée était si bou­le­ver­sante que j’en suis res­té confus et ému des jour­nées entières. J’ai même écrit un poème qui en était direc­te­ment ins­pi­ré. Mes amis et moi, quelques semaines seule­ment après le début de cette éton­nante vie nou­velle, nous avions déjà une liste de cent vingt-deux immeubles où ten­ter d’entrer. C’était simple : on exa­mi­nait les portes d’un quar­tier rési­den­tiel bien pré­cis, pour savoir si on pou­vait les ouvrir ou si elles res­taient ouvertes. Arrivait l’heure de dor­mir pour les autres, cha­cun de nous mon­tait à ses toi­lettes. Une véri­table ascen­sion ! Peut-être Dieu était-il là-haut à nous attendre. Bien sûr, on ne choi­sis­sait que de vieux immeubles, avec latrines com­munes sur le palier. J’allumais la lumière, je m’installais, fer­mais de l’intérieur, et je pen­sais, je lisais ou, par­fois, j’écrivais. Jamais la soli­tude n’a été pour moi aus­si féconde. Si quelqu’un allait aux toi­lettes au milieu de la nuit, je tirais la chasse d’eau et je sor­tais comme si j’étais moi-même un loca­taire, avec le natu­rel et la désin­vol­ture de celui qui est dans son bon droit. Défécation démo­cra­tique, par déri­sion, au sein de la grande famille bour­geoise. Le len­de­main, nous nous retrou­vions tous les trois, nous les enfants du bon Dieu, pour par­ler de nos aspi­ra­tions et de nos médi­ta­tions, de la soli­tude noc­turne, ins­pi­rante.

C’est comme ça que j’ai com­men­cé à écrire […]

Plusieurs textes posent les jalons d’une réflexion sur la mort. Au pas­sage, Herberto Helder donne d’autres coups de griffe à la reli­gion – mais sur­tout à la reli­gio­si­té et son tis­su de men­songes. S’il y a du divin chez Helder, il se trouve dans les corps – et notam­ment ceux des pros­ti­tuées. Dans le texte inti­tu­lé Deux per­sonnes, il donne la parole à une pros­ti­tuée. Nous entrons dans ses pen­sées.

[…] il va me deman­der de res­ter, de le cares­ser, peut-être de mou­rir avec lui va savoir, d’avaler avec lui un tube de com­pri­més. C’est bien le genre. Il pue le déses­poir à des mil­liers de kilo­mètres. Mais il se tourne vers la fenêtre tan­dis que je me rha­bille et je n’ai alors qu’une seule pen­sée : fuir, aban­don­ner cette créa­ture ron­gée par la lèpre, cet homme que je pour­rais peut-être sau­ver s’il y avait en moi davan­tage de force et de déter­mi­na­tion, ou davan­tage de dou­ceur, ou une plus grande pitié. Parce que c’est un être miné, détruit. Qui ne vit encore que pour crier au secours. Je m’approche, je lui touche le bras, je l’embrasse sur les lèvres. Pendant un court ins­tant, un tour­billon de misé­ri­corde s’empare de moi : le sau­ver, le sau­ver ! Et pour­tant je suis moi-même fati­guée, j’en ai assez des gens, des fausses énigmes, de ces nuits où je ne fais qu’entrer et sor­tir du lit d’hommes déses­pé­rés. […] C’est un enne­mi. Ces hommes nous dépouillent. Ils exploitent la source mater­nelle qui est en nous, ils res­tent là à sucer notre lait et ils nous laissent com­plè­te­ment vidées. Race d’exploiteurs. 

Vous l’aurez com­pris, dans Les cent pas, la joie se fait rare. Même ce qui paraît joyeux au pre­mier abord – l’amour par exemple – le jeune Helder s’en méfie : l’amour se retourne contre nous.

C’est avec la poé­sie, plus tard, qu’Herberto Helder s’est éloi­gné de ce déses­poir qui sem­blait sans issue. Peut-être parce que la poé­sie est musique et mou­ve­ment.

X