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Les chevals morts d’Antoine Mouton

Par |2018-09-05T11:06:32+00:00 19 janvier 2014|Catégories : Blog|

Le der­nier livre d’Antoine Mouton « les che­vals morts » est un texte magni­fique qui a le cou­rage d’aller où la poé­sie contem­po­raine ne s’aventure pas beau­coup, dans l’énonciation de l’amour, de la peur de la perte d’amour, quand  cette perte devient le risque abso­lu et que le pathé­tique touche au tra­gique, à vous arra­cher des larmes.
Un « ne me quitte pas » contem­po­rain. Mais tan­dis que  le tem­po de la chan­son de Brel  se meurt en  une prière per­due qui réduit à néant l’amant, le chant d’Antoine Mouton est  un rythme conqué­rant qui enra­cine l’amour dans  la preuve de l’énergie de la langue.

« nous étions  au plus nu au plus défait
même défait l’amour res­tait
même dépe­cé par la tris­tesse
même roué des coups du sort
le sort n’avait rien de mau­vais
l’amour fai­sait de nous des sor­ciers
(…)
des sor­ciers avec des mains pour se tenir ser­rés. »

Il fau­drait lire à voix haute ce livre et même dans une danse sacrée, avec Antoine Mouton ou l’homme aimé ou je ne sais quel grand sor­cier ou soi-même, dan­ser pour  que la parole incan­ta­toire  qu’il a créée atteigne toute son effi­ca­ci­té. Comme les tri­bus appellent les pluies fécon­dantes dans des danses sacrées, il faut ces rites pour que l’amour reste, pour ne jamais être sépa­rés, ampu­tés, tron­çon­nés.

« même si ton corps  est loin de moi, même si tu t’es levée  avant moi, je  serai là pour sen­tir la cha­leur de ton cul là pour la rete­nir là pour en jouir et que mon sou­rire soit l’épouvantail le plus obs­cène du monde contre la course des che­vals morts sur la lande . »

   Pour cette thé­ma­tique ances­trale, mais qu’il est de bon ton d’atténuer, Antoine Mouton invente une langue à volon­té magique ; son poème est un « car­men »,chant et charme dont la force élo­cu­toire  se doit d’atteindre  son effi­ca­ci­té concrète, gar­der l’amour.

« alors il faut répondre aux che­vals morts que nous savons extraire de la tris­tesse la joie la plus intense
celle qui se creuse celle qui se sort de  sous la terre celle qui fait pépite au milieu des cailloux ce ter­rible tré­sor d’être deux ».

la langue se répète avec des petites varia­tions dans un rythme insis­tant, frap­pé, comme au mou­ve­ment du pied : ce long poème , sans ponc­tua­tion, est comme une course effré­née pour main­te­nir l’amour à l’écart de tout ce qui peut l’interrompre, venu de l’extérieur ou de  soi-même .

L’image qu’Antoine Mouton donne de ces rup­tures de ces amours cou­pés est d’une abso­lue tris­tesse. Plus que des indi­vi­dus seuls, ce sont des indi­vi­dus pri­vés d’eux-mêmes. Voici la véri­té de notre misère humaine :

« il y a tel­le­ment de gens seuls
dont on dirait qu’ils ont per­du des mor­ceaus d’eux-mêmes
il  y a tel­le­ment de mor­ceaux
de gens qui ne sont plus eux-mêmes
après avoir per­du quelqu’un ».

A l’opposé, le texte dresse un hymne aux che­vaux vivants, les sexes que rien ne désar­ri­me­ra.

« mon sexe est un che­val vivant ton sexe est une lande de joie ».

On ne peut pas clore cette note sans par­ler de deux choses : les très beaux des­sins de Claire Veritti, comme les des­sins sur les totems indiens, traces noires et blanches angu­leuses pour éloi­gner les pas des che­vals morts qui cata­clopent et leurs qui sèment la déroute dans les inter­stices qu’on leur laisse.
Et bien sûr il faut admi­rer le très beau titre inven­té par Antoine Mouton dont la faute lan­ga­gière est le signe du déra­page, de la chute, de l’impossible, de la bar­ba­rie de la sépa­ra­tion que la langue elle-même a inté­gré : belle réus­site dans cette force du sign­fié et du signi­fiant asso­ciés !
« les che­vals morts ils disent
      pour­quoi aimer tou­jours la même per­sonne ?
Ils disent
      tu pour­rais aimer quelqu’un d’autre
mais c’est de la tris­tesse ça c’est de la pen­sée triste
(…)
les che­vals morts ils font  dans la pen­sée des trous où la tris­tesse  se tord et cuit, où la tris­tesse ronge et ran­cit, des trous de petite sou­ris, des trous de peut-être »,
 

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