> Les colibris à reculons de Sabine Huynh

Les colibris à reculons de Sabine Huynh

Par | 2018-05-28T10:10:52+00:00 10 février 2014|Catégories : Blog|

Six ensembles ou « suites » forment ce pre­mier beau recueil de Sabine Huynh, recueil aux poèmes trans­per­cés par les craies noires de Christine Delbecq : Sérénité, Sans toi, Immensité, Où il fait noir, Gouffre et Le cri de naître. L’on devine que l’ordre des poèmes ne doit abso­lu­ment rien au hasard. La poète est née à Saïgon. Elle a pas­sé une par­tie de sa vie à Lyon et habite, tra­vaille, en diverses langues aux confins de la Méditerranée, du côté de Tel Aviv. Sabine Huynh est aus­si l’auteur d’un récent et remar­qué roman, La mer et l’enfant (Galaade, 2013), et a codi­ri­gé la mise en œuvre de cet opus dont nous avons eu l’occasion de par­ler : pas d’ici, pas d’ailleurs.   

Saïgon, Lyon, Israël, Angleterre, Etats-Unis, Canada… Sabine Huynh est un des coli­bris dont elle parle en pré­sen­ta­tion de son livre : « Ces poèmes peuvent se lire comme une topo­lo­gie de l’exil, dans le sillage des drôles d’oiseaux qui les tra­versent (…) Et par­mi eux, des coli­bris, les plus petits oiseaux de la pla­nète, les plus rapides et les plus entê­tés aus­si, les seuls à pou­voir voler à recu­lons, ou la tête en bas, à faire du sur place… comme les immi­grés et les immi­grants, ces pol­li­ni­sa­teurs poly­glottes sans les­quels nulle fleur n’éclorait. » Sa poé­sie est poé­sie de l’exil, comme toute poé­sie pro­fonde, de mon point de vue, lequel est en accord tout aus­si pro­fond avec la façon de sai­sir l’être du poète chez Dominique de Roux, pour qui tout vrai poète vit en exil – quelle que soit la géo­gra­phie appa­rente de sa vie. Il y a loin entre être en dedans de ce monde et en être réel­le­ment.

Exil, donc.

 

Toujours
la nuit nous fait mal
la nuit suf­fo­cante
vorace
elle avale les débris
de pré­sence
 

la même nuit
par­tout
épaisse
sans ombres
où s’enlisent
des trains invi­sibles
 

la nuit inquiète
sans repos
de l’exil.
 

 

Mais c’est aus­si une poé­sie des renais­sances et méta­mor­phoses per­ma­nentes ou per­pé­tuelles, les­quelles ne sont pas sans lien (jus­te­ment) avec l’exil. Il y a un attrait vivant et vivace des ailleurs. Et bien de l’humain en cela. C’est un che­mi­ne­ment en quête de lumière. Une alchi­mie.

 

D’aurore en aurore
brise de mer et brise de terre
la dou­ceur des lan­ternes oscille.
 

Les tuiles mous­sues contemplent le ciel
les pies se recueillent
les pois­sons-gout­tières se taisent.
 

Les ombres sur les pavés de brique
aus­si longues que l’écho du gong
jouent à res­ter immo­biles.
 

Ce sont les pre­miers mots du recueil. Et cela se ter­mine ain­si :

 

Rien sauf le temps
à lire ce soir
hier à grains
lisse aujourd’hui
demain
écrit après-demain.
 

Rien sauf le vent
à dire ce soir
hier en fuite
aujourd’hui dévi­dé
demain tis­sé
dans le temps liquide.
 

Rien que le vent
et mon cœur qui bat.

 

Il faut être né beau­coup et sou­vent pour comprendre/​savoir/​vivre cela.
J’ignore si Sabine Huynh est « écri­vain » et « roman­cière », et pour le dire tout de go je m’en fiche : je ne crois pas en l’existence de ces caté­go­ries, pas plus qu’en celle de la « lit­té­ra­ture ». Par contre, je sais l’existence réelle de la poé­sie, cette part pré­sente d’un chant qui vient de loin et parle au tra­vers des poètes. Une chose est cer­taine : Sabine Huynh est poète.
Ce n’est pas rien.

 

On consul­te­ra son site : Sabine Huynh

Et on lira des extraits de son tra­vail dans nos pages : Sabine Huynh dans Recours au Poème

Sabine Huynh contri­bue régu­liè­re­ment à la revue Terre de femmes

X