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Les imaginations de Luis Bénitez

Par |2018-10-22T15:02:22+00:00 27 novembre 2013|Catégories : Blog|

Le poète argen­tin Luis Benitez n'est pas un incon­nu en France.  Il fait par­tie des Compagnons de la poé­sie affi­liés à l'Association La Porte des Poètes qui siège à l'Université de La Sorbonne. Il a reçu le pre­mier prix inter­na­tio­nal de La Porte des Poètes en 1991. Enfin quelques-uns de ses textes ont été accueillis par des publi­ca­tions fran­çaises, notam­ment Recours au poème.
Né en 1956, Luis Benitez appar­tient à une géné­ra­tion de poètes argen­tins qui cher­chèrent à s'émanciper de l'influence de leurs illustres devan­ciers, en s'ouvrant à des influences exté­rieures, notam­ment anglo-saxonnes, et en abor­dant des thèmes emprun­tés à la phi­lo­so­phie, à la poli­tique et à l'histoire. Auteur fécond, Luis Benitez a publié plus d'une tren­taine d'ouvrages : recueils de poèmes, essais, récits et pièces de théâtre. 
Les Imaginations, que L'Harmattan vient de publier, dans ma tra­duc­tion, compte une qua­ran­taine de poèmes. Plusieurs de ces poèmes racontent une his­toire ou rap­portent un fait divers. C'est un grillon qui s'entête à chan­ter dans le froid, un arbuste qui naît par hasard d'une graine tom­bée sur le bal­con du poète, un por­te­feuille per­du qu'un bai­gneur ramasse sur une plage, une sui­ci­dée qui se jette par sa fenêtre du neu­vième étage et vient s'écraser sur le sol, un basi­lic qui s’obstine par amour à pous­ser entre des briques ou un bar posé sur une assiette dans un res­tau­rant. Mais der­rière la bana­li­té de ces évé­ne­ments quo­ti­diens, trans­pa­raît quelque chose d'autre, le mys­tère caché der­rière les appa­rences et qui les sous-tend. Le poème glisse ain­si natu­rel­le­ment, par la magie des enchaî­ne­ment d'images, du récit vers une réflexion phi­lo­so­phique à por­tée uni­ver­selle qui touche à notre des­tin d'homme, non pas seule­ment d'homme moderne qui empoi­sonne les rivières, abat les arbres de plus de 3000 ans et se pend à son télé­phone pour dia­lo­guer avec des fan­tômes, mais aus­si à celui de Dante Alighieri qui jamais ne crut en Dieu ou à celui du Caravage qui ne par­vint pas à faire tenir l'immensité de son Dieu dans une bles­sure peinte ; aux apôtres des grandes guerres, aus­si, qui entassent des débris dans leurs caves et ne sont, hélas, pas plus d'hier, que d'aujourd'hui ou de demain ; de l'homme éter­nel, enfin, ce singe qui naît fou et meurt idiot.
S'il est vrai que la pen­sée inex­pri­mée se trans­forme en fan­tasme, alors la poé­sie, cette sorte de par­fum mys­té­rieu­se­ment com­po­sé, qui confère à ceux qui savent aller au-delà de sa per­cep­tion un organe nou­veau dont ils ne peuvent se défaire,  la poé­sie, donc, est une forme de thé­ra­pie. Elle nous aide à démê­ler l'écheveau de nos contra­dic­tions, à com­prendre que pas­sé, pré­sent et ave­nir se confondent et que le mal, c'est ce qui brode le bien, de l'autre côté de la trame. Elle révèle le carac­tère arbi­traire des oppo­si­tions que notre esprit étroit impose aux choses afin de les clas­ser pour nous les appro­prier (foin, du col­lec­tion­nisme, pense le poète!). Elle  nous donne une idée de la chao­tique har­mo­nie uni­ver­selle dont elle est un reflet. Et il arrive que l'étrangeté sur­gisse inopi­né­ment dans un pay­sage connu, qu'un tigre, dont le rugis­se­ment se mêle au bruit des auto­mo­biles démar­rant à un feu rouge, appa­raisse der­rière les cannes de bam­bous d'un bal­con argen­tin ou qu'un kiwi, dont la conscience est à mi che­min de celle du rep­tile et de celle de l'oiseau, impose sa pré­sence incon­grue à Buenos Ayres, quand ce n'est pas Dracula qui vient, à tra­vers les sombres cou­loirs d’un châ­teau éloi­gné, hors du temps et de l’espace, nous rap­pe­ler le vam­pire qui som­meille en cha­cun de nous.
Les poèmes de Luis Benitez font pen­ser à une poly­pho­nie. Plusieurs voix s’y mêlent qui se confondent dans l’unité musi­cale d’un orchestre. Le ton en est plu­tôt pes­si­miste, mais sans aigreur ni déses­poir. J’ai cru devoir joindre, à titre d’exemple, deux poèmes qui don­ne­ront une idée de la pro­fon­deur de cette poé­sie mieux sans doute que je n’ai su le faire dans cette brève pré­sen­ta­tion.

La sui­ci­dée de midi

Chaque après-midi je la voyais à une rue de dis­tance,
Au-des­sus des vête­ments ten­dus comme des vis­cères au soleil                                                    
Plus haut que les objets livrés aux intem­pé­ries des ter­rasses ;                                                      
Par la fenêtre d'un neu­vième étage elle sor­tait une jambe
Qui accro­chait du vide, comme une enfant sou­riant
À une arai­gnée veni­meuse empri­son­née dans le creux de sa main    
Sa jambe était une invi­ta­tion pour la rue déserte,
Un appât encore jeune pour les dou­zaines de mètres du néant,                                                                 
Un appel de chair et d’os pour l'asphalte vorace.
Était-elle mariée ou sépa­rée, mère ou fille, ou bien folle ;
Fugueuse ou jun­kie, livrée à un rêve,
Perdue dans un autre, trou­vée par le cri d'Edvard Munch,
Je ne le sau­rai jamais ; elle non plus.
Elle a choi­si midi pour se conver­tir
En ce qui reste d'un oiseau sur le sol,
En ce qui reste de la beau­té du savon dans les égouts,
En ce qui nous effraie des man­ne­quins jetés sur la terre en friche,                                                
En l’ultime cire ano­nyme de la forme humaine.
Un poli­cier cou­vrit ce qui res­tait avec un drap prê­té,
Que j'ai revu lavé sur la ter­rasse, sous­trait bru­ta­le­ment à maintes reprises                                                   
De son éphé­mère ser­vice de lin­ceul ; comme si le sang per­sis­tait                                                            
Là dans la trame, et la sui­ci­dée à sa fenêtre, anté­rieurs à tout ;                                                                    
Un anti-temps per­ma­nent qui occupe toile et corps
Et qui anime depuis lors l'horreur lumi­neuse, le pré­sent per­pé­tuel                                                            
De chaque midi san­glant et heu­reux.

Les bam­bous

Par un morne dimanche, toi et moi ache­tâmes
Des pots de bam­bous : trois cannes mai­gri­chonnes
Clouées comme des lances dans une terre
Noire et la nôtre mais pour elles étran­gère.

Les longues exi­lées s’obstinaient sur notre bal­con
Se cour­bant en cadence sous le vent de l'Inde :
Il y eut un simoun, par une aube calme à Buenos Aires,
Et seules nos cannes com­prirent ce qui se pas­sait
Et démo­lis­sait les cabanes en effrayant les élé­phants embas­tillés.
Plus loin, un rhi­no­cé­ros ridé
Brama dans la nuit et les gazelles ter­ro­ri­sées
S’enfuirent par notre rue.

Le jour sui­vant, tan­dis que j’arrosais les bam­bous
En cares­sant pen­ché sur eux
La terre flasque de la plan­ta­tion,
J'aperçus des yeux jaunes, un corps puis­sant
Derrière ces cannes minces et ensuite la cla­meur
Que les feux de signa­li­sa­tion de l'avenue libé­raient
Effraya dere­chef une pré­sence lourde :
Je la vis s'éloigner en écu­mant et retour­nant vers moi sa tête acri­mo­nieuse
D’empereur caché entre les cannes : après tout ce n’était qu’un tigre.

 

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