> Les lapins antimodernes de Luo Ying

Les lapins antimodernes de Luo Ying

Par |2018-10-19T05:28:38+00:00 6 novembre 2013|Catégories : Critiques|

Je suis sai­si par la ter­reur, au cré­pus­cule, un soir du XXIe siècle.

Luo Ying

 

À l’orée de ce livre impor­tant d’un poète chi­nois qui gagne for­te­ment à être ren­con­tré, Jacques Darras donne le ton : « C’est de l’enfer dont il est ques­tion dans ces textes. La nou­veau­té est que la vision du lieu pro­lixe­ment décrit par Dante revienne aujourd’hui, réadap­tée à notre temps, de Chine. Double exor­cisme, en somme ! Rappelons en effet qu’au moment où le poète de Florence pre­nait la route de l’exil vers l’Enfer, pre­mière des­ti­na­tion de sa Divine Comédie, Marco Polo le Génois ren­trait à peine de ses aven­tures fabu­leuses sur les routes de la soie. S’ensuivrait un conflit pas­sion­nant des hié­rar­chies, entre un extrême orient de rêves et un occi­dent de dépra­va­tion. Or voi­ci que cet écart s’est inver­sé, qu’il change de sens avec Luo Ying. De Chine, ce der­nier nous envoie une nou­velle ver­sion de l’Enfer, noire et plus encore, si cela est pos­sible. D’abord, elle contre­dit l’expression clas­sique de la sagesse taoïste, fon­dée sur un plus ou moins grand déta­che­ment vis-à-vis du pou­voir poli­tique. Ensuite, elle exprime une cri­tique uni­ver­selle de nos socié­tés modernes, tous hori­zons confon­dus ». Et Darras per­çoit plei­ne­ment la vision de Luo Ying quand il écrit plus loin : « Car la catas­trophe n’est plus à pré­dire ni à évi­ter ou à sur­mon­ter, comme on le croyait encore dans l’ère post-ato­mique, elle est sur­ve­nue et nous nous y sommes habi­tués au quo­ti­dien ». Et cette anor­ma­li­té (l’habitude) est du reste une des rai­sons d’être de l’aventure de Recours au Poème, lieu où Darras ne sera pas dépay­sé – lui qui fon­da autre­fois Aujourd’hui Poème. Une rai­son d’être ? Et poli­tique qui plus est : nous ne nous accom­mo­dons pas de la Collaboration aujourd’hui à l’œuvre sous cette forme d’  « habi­tude quo­ti­dienne ». Et même, il nous arrive de pen­ser – cer­tains soirs de peine ou d’exaltation révolutionnaire/​réactionnaire – que ladite Collaboration n’a rien à envier aux col­la­bo­ra­tions plus anciennes. On ne nous en vou­dra pas d’employer ce plu­riel, pour sim­ple­ment signi­fier que nous met­tons sur un même plan les col­la­bo­ra­teurs d’hier et ceux de main­te­nant, comme nous met­tons sur un même plan les petits nazis et les petits cocos d’hier. Les faquins de toutes les cou­leurs ont à voir avec cette « sur­ve­nue » de la catas­trophe – qui ose­rait encore en dou­ter ? Et avoir chan­gé dis­crè­te­ment de che­mise à moult reprises, his­toire de per­du­rer dans les salons de telle ou telle admi­nis­tra­tion du livre ne change rien à l’affaire.

Il est par­fois triste d’avoir eu sou­vent rai­son.

Nous savons que nous sommes ici en phase avec l’écriture de Luo Ying. Alors, pes­si­misme du poète chi­nois ? Sans doute, et que son recueil s’ouvre sur la mort ne doit rien au hasard. Une ouver­ture en forme de lettre à ceux qui meurent, aux hommes en somme. Une mort qui n’est pas seule­ment celle des corps contem­po­rains mais aus­si, et peut-être sur­tout, la mort à l’œuvre au cœur même des fon­da­tions de l’Être. Nous ne dou­tons pas un ins­tant, ici, que Luo Ying soit un fin lec­teur de la pen­sée de Heidegger. Et nous nous plai­sons à consi­dé­rer qu’il a rai­son. Martin Heidegger n’était guère phi­lo­sophe au sens moderne du terme, mal­gré les appa­rences, mais bel et bien poète et vision­naire. C’est pour­quoi sa pen­sée a d’une cer­taine façon enfan­té celle d’Hans Jonas. C’est ain­si que Luo Ying peut écrire : « Quand c’est la langue qui est assas­si­née, nous sommes désem­pa­rés. Nous conti­nuons à être com­plices de son assas­si­nat et de nous en ser­vir pour nous débar­ras­ser des autres intel­li­gem­ment et en toute léga­li­té » (…) « Pour pro­cé­der dans l’ordre à une exter­mi­na­tion de grande enver­gure de la langue, il faut d’abord éli­mi­ner le plus rapi­de­ment pos­sible toutes les phrases, les unes après les autres, puis conti­nuer la sté­ri­li­sa­tion en pré­co­ni­sant l’usage des pré­ser­va­tifs durex ». Il y a de la colère et de la révolte dans l’apparent cynisme du poète chi­nois. On le com­prend. La poé­sie de Luo Ying appa­raît ain­si clai­re­ment pour ce qu’elle est aus­si ou en plus d’être de la poé­sie : un mani­feste contre la bêtise à l’œuvre dans le monde moderne. Car ce monde, c’est celui des hommes bêtes. Rien de plus, mal­gré les appa­rences de « moder­ni­té ». Luo Ying sait par­fai­te­ment, lui, que :

« Aucun arbre ne peut vivre seul ».

Les ques­tions posées en de telles pages sont de pro­fondes ques­tions exis­ten­tielles, de ces ques­tions dont nombre de nos contem­po­rains n’ont cure par le mau­vais grain qui s’annonce, pré­fé­rant trop sou­vent la pos­ture basse de l’autruche à celle de l’aiglon ten­dant le bec vers le ciel étoi­lé. On fré­tille du popo­tin, la tête dans le sable chaud des plages croates, c’est plus confor­table que de dis­cu­ter ura­nium ou défaite du lan­gage – c’est-à-dire mort de la vie et perte de l’humain.

Alors, nous recon­nais­sons un frère en ce poète quand il écrit :

« Assassiner un seul poème ne suf­fit pas à pro­vo­quer la ter­reur, mais quand on assas­sine un ensemble de poèmes, voire toute une poé­sie au nom de la langue, cela suf­fit à déclen­cher une vague de ter­reur qui engendre de nou­velles pul­sions meur­trières ». La pré­ten­due « mort de Dieu », mes­sieurs, celle-là qui semble obsé­der les cafés philo/​bobo, caen­nais et autres, est tout de même un point de détail com­pa­ra­ti­ve­ment à la ten­ta­tive d’assassinat per­pé­trée contre le réel – ce que nous nom­mons Poème.

Parlons de choses sérieuses.

C’est-à-dire de poé­sie.

La souf­france se joue au quo­ti­dien dans les villes et la moder­ni­té, Luo Ying montre clai­re­ment cela, mais elle se noue aus­si – et nous rejoi­gnons le poète chi­nois sur ce point – dans le lan­gage, et de ce fait au cœur de la poésie/​Poème.

C’est pour­quoi Luo Ying parle ici de « conspi­ra­tion ».

Les conspi­ra­teurs, que vou­lez-vous mes­sieurs, cela col­la­bore quand l'occasion se pré­sente.

 

X