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Les machinations du Sable (extrait)

Par |2018-08-20T19:10:28+00:00 3 mars 2013|Catégories : Blog|

 

 

Tu n’es pas en colère
Mais tu n’es pas un homme sans colères
Qui va au milieu de ses sables
Perdu au cœur de sa propre sciure – sont-ce les copeaux de ta vie qui s’émiettent sous tes pas en grains incan­des­cents pour te rap­pe­ler les bruits oubliés de tes bri­sures ou les graines de vie qui ruinent l’espoir d’une mort cer­taine

*

Ancré dans le duvet de tes propres cendres
tes pieds s’enfoncent dans le sable des cer­ti­tudes diluées d’où tu renaî­tras droit blanc comme un sque­lette de phos­phore illu­soire séma­phore comme une amphore per­due au milieu des ruines d’une incer­taine aurore
par­fois la pen­sée a la blan­cheur d’un sque­lette et les mots l’épaisseur de la chair

Dans les sables noirs de ta vie
il est une aube qui ne dira peut-être jamais son nom d’étoile
si tu n’étends les men­su­ra­tions de ton esprit étri­qué
pour entrer dans la grâce de l’inconnu

*

Cet homme qui écrit de ses pas un nom éva­nes­cent sur l’ardoise des sables revien­dra-t-il un jour de pluie ou de grêle brû­lante
Se sou­vien­dra-t-il de ses voies plu­rielles et entre­croi­sées
Se recon­naî­tra-t-il dans cette immen­si­té sans sou­ve­nirs
L’homme des sables feuillette sa vie sur la table rase et jamais pleine et tou­jours nou­velle de la vie

*

Errance
incons­tance
tur­bu­lence
la cadence de l’impénitence
depuis des siècles astreints au mou­ve­ment per­pé­tuel
et cela n’est pas pour finir bien­tôt
les hommes bleus du désert marchent
le cœur lové dans le délire cir­cu­la­toire de son désert affec­tif et dis­ser­tant sur l’impossible haine de la vie

*

Le désert qui s’étire devant éveille en toi des sou­ve­nirs ingué­ris­sables et des­sine en silence une nature féé­rique qui est loin d’être une évi­dence poé­tique
Marche
Cette guerre que tu mènes contre la nature accen­tue la beau­té des dunes ondu­lées sous tes pas tré­bu­chés.

*

VA
ta fou­lée irré­gu­lière et mono­tone
absente à force de mar­tè­le­ment
marche sur les sables mou­vants de tes sou­ve­nirs abî­més
sur cette terre incen­diée qui t’appelle sans espoir de retour
Souffrant comme un esclave sou­pire
après l’ombre ou le for­çat après la trêve
l’homme expire et où est-il

*

Comme l’aveugle qui lacère les plis de la nuit ou la barque qui fend les eaux ora­geuses dans le noir silence l’homme tran­si et dis­joint agrippe les lam­beaux d’espoir
Ceux qui ont appri­voi­sé le désert ont conquis l’éternité
la liber­té y a l’ampleur de la lumière
ce qui manque à l’imagination dans l’enclos de la rai­son

*

L’océan de sable crayonne l’infinie courbe des dunes qui se pré­lassent avec non­cha­lance leur dos gon­dole pour faire des vagues géantes, longues, lisses et lasses à la beau­té sul­fu­reuse de cuisses déhar­na­chées
De tes regards éper­dus tu sai­sis toute la dis­tance qu’il te faut encore cou­rir avant la tem­pête de la nuit
Que nulle part ailleurs les ténèbres sont mena­çantes et le jour si fort comme au désert – le dan­ger écla­te­rait de par­tout comme une averse impromp­tue qui tombe promp­te­ment en trombes
Mais à quoi bon la peur de mou­rir quand le vent qui siffle assèche la peau les os

Un vieux grillon aux élytres noires crie son esseu­le­ment – le sable chaud se glace tout d’un coup le froid est maître de la nuit comme l’est du jour le soleil

*

Le cac­tus fier et majes­tueux
Tend ses mul­ti­pliés épi­neux adi­peux
Pour implo­rer du ciel quelle clé­mence
Le désert est triste et vaste comme un océan de sel
On y est si près des réson­nances mythiques et élé­giaques de la mer
La vie ralen­tit son pas fou sur des ombres rata­ti­nées
Tourmentée par un soleil achar­né

Et comme on peut se sen­tir vain
Homme dans la créa­tion foi­son­née
Le sable des sou­ve­nirs moi­sis s’entasse dans les cou­loirs noirs de la mémoire où l’amertume entre­tient ses racines de plante vivace.
Les pas que tu allonges ne t’avancent guère plus loin
D’où vas-tu et où viens-tu

*

Et c’est ici le para­doxe de ta folle ran­don­née
La fou­lée pro­pulse tou­jours plus loin creuse un che­mi­ne­ment vers l’inconnu du monde et engendre der­rière le tra­cé d’un poten­tiel retour
L’amont appelle l’aval et les deux se tiennent insé­pa­rables

*

Espace hori­zon le désert est fas­ci­nant
et par sa rai­deur ter­ri­fiant
une oasis y est un mirage aqueux au milieu d’une réa­li­té de feu
une excep­tion qui sur­vit au creux d’un songe de sable
comme une espé­rance trem­blée au fond de l’âme

*

Il y a pour­tant plus aride que le désert rouge d’Australie
c’est l’esprit cuit à point au foyer des pré­ju­ge­ments
ou le galet dur­ci d’un cœur chauf­fé à blanc par la froi­deur de la haine
ou la rai­son prise au piège des isthmes idéo­lo­giques – les mon­dia­lismes fon­da­men­ta­lismes inté­grismes
les ter­ro­rismes angé­lismes inté­gri­téismes et autres huma­ni­ta­rismes
tous ces para­digmes de l’infécondité des temps pas­sés et pré­sents

Ce qu’il faut com­battre dans chaque reli­gion et qui est en chaque homme c’est jus­te­ment cette déri­va­tion propre en is(th)mes qui est une dérive hys­té­rique.

*

Les yeux rivés sur l’éternellité de ta rage de vivre d’aimer de vaincre avance vers le gou­let ouvert sur le temps sans fond et sache que ces larmes gas­pillées n’auront pas séché que d’autres inon­de­raient déjà les rai­nures creu­sées sur tes joues.

*

On l’a dit, mais est-ce vrai, c’est l’espoir scin­tillé d’une oasis qui dit la beau­té du désert. Ce poème de sable sans fin que tu tra­verses comme une ligne de fuite est un réser­voir de pro­messes fos­si­li­sées. L’étendue exquise le tour­nis – ou est-ce le contraire ?
Quand il fait feu de toutes parts, l’espoir d’une oasis rend le désert plus beau encore. La soif devient un simple com­pa­gnon de route. Fidèle d’une inquié­tante  loyau­té. Mais l’étendue seule rend le ver­tige doux.

*

Le Sahara le Kalahari le cœur de l’homme échan­cré par la haine et la peur de l’autre ont cer­tai­ne­ment les mêmes éco­no­mies – et la rugo­si­té.

*

Homme ridi­cule four­ni par­mi les sables infi­nis de la vie ombre sans corps temps sans his­toire échoué dans ce vide plein de Dieu tes heures heur­tées s’écoulent avec mono­to­nie
Mais chaque désert a ses oasis même si tes déserts à toi te semblent sans espoir d’eau sinon celle qui sourd des gey­sers de ton cœur tra­hi
Que faire des dési­rs qui naissent dans la nudi­té de ce lieu cime­tière de vents et de sables qui brouillonnent ton cœur d’insomnies invain­cues

*

Homme hombre
Tes pas redou­blés s’enfoncent dans les rai­nures des che­mins de dunes
Ta fou­lée a beau se faire ample
Tes pas sont tou­jours à l’étroit assu­rés même de som­brer dans le vide
Tes pas scandent leur lita­nie et ton rayon de jeu ne passe guère ta conscience
Tu tom­be­ras à coup sûr dans le tour­billon de ta propre tau­to­lo­gie
Ombre qui s’en va à vau sable nulle part (ailleurs) que la tienne te tend un bras ami ou armé
Creuse le sable de ton cœur il est sûre­ment un che­min inédit

*

Le désert est un lieu-temps où le temps se dis­tend et l’espace dure
le désert est un vaste champ de ruines un chant dévas­té en plein vent
où l’homme mène une lutte d’épuisement de pous­sière et de sable

*

Un vol d’oiseaux déchire le ciel sans fond
Sont-ce les net­toyeurs du désert qui réclament le dépôt immé­diat de ton âme sur le maté­riau fos­sile de ce lieu hori­zon
Tu as posé le talon sur ce filet de sable aux mailles béantes et la trappe sur ta route sans che­min se referme sur ta che­ville
Elle ne tar­de­ra pas à t’ensevelir à moins de quit­ter le poste de spec­ta­teur de ta vie

*

Vas dans ta clau­di­ca­tion soli­taire
peut-être où se trouve le salut
vois-tu de tes regards affa­més quelque lam­proie accom­mo­dée
quand le soleil dans ses éclats de lam­pyre dévoile les courbes sereines des lames de sable qui s’étendent à l’infini
la vie qui au loin t’appelle ne te lais­se­ra pas le temps d’aimer ces lieux fas­ci­nants et ter­ri­fiants de féé­rie

*

Qui es-tu homme des vents galet brû­lant errant rou­lant tes dési­rs de pierre
ton pas hési­té est une prière éva­po­rée dans ce temple aride et sans bout
où vas-tu dans cette intime soli­tude qui te colle au pas et rem­plit tes silences cre­vas­sés de chants de ruines
tu clau­diques preuve que tu ne boîtes pas que tu passes ton che­min comme une étoile va s’étreindre dans les voies lac­tées et inex­pug­nables avec les ténèbres sidé­rales

*

Où vas-tu de ce pas pré­ci­pi­té
et d’abord d’où pars-tu pour t’atrophier
dans ces flots de sable où les rêves d’eau d’un coup
se muent en cau­che­mar de feu de soif de faim
connaî­tras-tu en ce lieu immense le bon­heur
de boire après avoir eu soif

*

Il faut son­der ta pen­sée jusqu’à pleine sai­sie de l’ineffable qui se déploie sous tes yeux mais cette mer salée et immo­bile ne gar­de­ra pas le sou­ve­nir de ton pas hale­tant
Contemple les fenêtres de Dieu et cueilles les pépites du soleil qui fuit à l’horizon
Tu te crois tou­riste tu es flâ­neur
Fétu de sable sur la paille dorée des dunes
Un lieu de ruines un lieu aride avide tor­ride à l’horizon strié de cris d’hyènes qui guettent l’heure fati­dique où tu pose­ras fati­gué ton bâton de pèle­rin vain­cu dans tes inas­sou­vis­se­ments

la vie aspi­rée par la lente seringue du temps

*

Un ser­pent s’efface dans la dune lais­sant sur le sable une trace qui te tente. Se sou­vient-il des temps où il allait sur ses pattes avant d’être apla­ti de tout son long Ce tout pre­mier rhé­teur a tra­cé une voie men­tie à une des­cen­dance innom­brable.

*

Le désert se déploie à perte de voies et les voix mêmes se confondent dans leur propre écho.
Ombres por­tées sur les sables les pèle­rins aux corps trem­blants suivent l’appel de l’horizon si proche et intou­chable.

*

Tends l’oreille et ouïs le vaste silence de cette immense voyelle sonore
Le désert parle plu­sieurs langues l’amour la paix la dila­ta­tion de l’être La vio­lence qui se greffe sur chaque grain de sable Le chaud le froid la beau­té des dunes alan­guies au milieu de l’horizon Partout le temps s’involue pris dans son propre ver­tige Le ciel n’est pas un cou­vercle lourd c’est un voile bleu tin­té de nuages blancs et secs qui ouvre sur l’inédit et l’ineffable

*

La soif qui assèche la langue est la seule évi­dence qui rap­pelle les corps per­dus dans les riens arides de cette pous­sière renou­ve­lée Le vent habile manège sou­lève de vifs espoirs de fraî­cheur et s’acharne à effa­cer toute trace de mémoire de tes pas brû­lés sur le sable C’est le poème d’une fin pro­bable et d’un départ pro­met­teur Le désert est une pro­messe poé­tique et ter­rible Une pro­phé­tie dont l’épiphanie inquiète plus qu’elle ne ras­sure.

*

Au fil de la tra­ver­sée des voix fusent
Si l’on y croit des voies s’ouvrent
Et l’écho l’onde du silence se heurte s’amplifie rebon­dit sur les formes plu­rielles des sables ou sur les épaves de navires nau­fra­gés qui rap­pellent que ces lieux furent arro­sés
Graviers Alluvions
Débris de chair polis par les vents
La tra­ver­sée du désert est une équi­pée ter­ri­fiante
Une marche lente où le temps devient éter­ni­té

*

Il faut résis­ter aux cou­rants qui noient ou élec­tro­cutent et reve­nir en avant pour faire triom­pher les bon­heurs simples et la fas­ci­na­tion des élé­ments dans leur présence/​absence

*

La vie est un iti­né­raire de sable
Un voyage sans des­ti­na­tion ini­tiale
Le désert un nau­frage de sables qui des­sine sur les déli­néa­tions du sol des dunes aux contours de femmes éphé­mères
La lumière ful­gu­rante omni­pré­sente et brû­lante effrite le son et perd le regard

Univers mys­té­rieux où la somp­tuo­si­té de l’immensité écrase tout autre boni­ment le désert est plon­gé dans la lumière éter­nelle et l’horizon qui de loin en loin s’efface s’écrit dans le même mou­ve­ment

Le désert est tout à la fois début et fin vie et mort
Lumière aveu­glante jeux d’ombres et de lumière
Les heures se traînent en un cor­tège infi­ni

*

Toi qui croyais fuir La rumeur Le mécon­ten­te­ment popu­laire La guerre des mots qui volent comme des balles sif­flantes
Te voi­là assi­gné à soli­tude seule demeure où rien ne croît sauf l’évidence du vide qui se creuse dans ta tête ton cœur troué ton esprit béant

*

Voyageur
Passager
Déambulateur qui troue de ses rêves les volutes de sable
Tu apprends enfin l’art de l’essentiel
À te sous­traire à la loi du super­fi­ciel à savoir que tous les para­dis arti­fi­ciels ne sont qu’artificiels

Et si ton ombre s’allonge devant ce n’est pas pour dire d’autres dimen­sions qu’elle n’atteindra pas
tes pas essouf­flés déjà viennent se col­ler à ta sil­houette pour te rap­pe­ler tes faux départs tes épui­se­ments tes écrou­le­ments
tu n’es jamais arri­vé n’étant jamais par­ti
hors de toi

*

Tu échéances la perte
Tu éche­lonnes le déclin  mais le déclic déjà est déclen­ché
Tu échan­cre­ras encore un cœur ou le duvet soyeux de la vie
Mais tu sais très bien que le sur­sis est une corde qui craque au-des­sus de la fosse qui offre si heu­reu­se­ment ses entrailles au pros­crit

*

L’horizon est tom­bé se lève­ra-t-il sur d’autres mondes
tu n’as fait qu’un petit tour du rond-point de ta conscience
et te voi­là encore per­du dans les détours d’une his­toire
l’amour dont on ne sait s’il existe ou s’il faut l’inventer tient-il de la phy­sique ou dit-il la néga­tion du déter­mi­nisme
car à peine com­men­cé tu es main­te­nant au point de chute l’effroi
la ter­reur sont plus sûrs com­pa­gnons et tu sais les épou­van­te­ments des fins de par­cours
l’obscurité qui enva­hit comme une nuée ardente

*

La vie s’exfolie les hommes comme des feuilles
tombent – deuil
de l’arbre de la vie
der­rière les plus pai­sibles nuages s’élèvent de silen­cieuses tem­pêtes
Mais le silence ne cou­vri­ra pas d’absence le sur­gis­se­ment de la parole qui échap­pe­ra à l’épuisement du vécu par le mou­ve­ment.

Dans ce monde par­cou­ru d’un fris­son d’hébétude seule la dis­ten­sion de l’être per­son­nel qui suit l’appel aval (à val) des pentes déclives au-delà des déli­néa­tions tel­lu­riques offre la pos­si­bi­li­té d’une inser­tion dans le cycle uni­ver­sel. Ton pas se mou­vra en une dyna­mique qui déplace les tra­cés pour t’arracher à l’entrave char­nelle. Mû par les déman­geai­sons d’itinérance en ce monde de réfé­rences rési­liées tu suis un tra­jet hyp­no­ti­sant dans la quête fré­mie de la plé­ni­tude de l’exister.
Tu sais que seul le mou­ve­ment par­vient au pos­sible.

*

 

 

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