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Les mots à l’oeuvre (exposition)

Par | 2018-02-21T02:28:05+00:00 16 mai 2016|Catégories : Critiques|

 

 

À Bordeaux comme par­tout ailleurs il y a le in et le off. En matière d’art, le off, c’est le musée de Bègles. Étiqueté art brut, il offre tous les deux mois une nou­velle expo­si­tion. Cette ins­ti­tu­tion, por­tée par la rigou­reuse pas­sion conjointe de conser­va­teurs et d’un maire hors normes (Gérard Cendrey, Pascal Rigeade & Noël Mamère), est la plus créa­tive et la plus réjouis­sante de la région.

L’art brut est un ter­ri­toire accueillant, à des artistes qui se sont affran­chis de l’esprit de sérieux (Sanfourche, par exemple) et à des auto­di­dactes qui font œuvre de leur com­bat quo­ti­dien avec la souf­france psy­chique. On sait com­bien fut enri­chis­sante la ren­contre entre Artaud et le Dr Ferdière, un des pre­miers psy­chiatres à mesu­rer l’importance de l’art dans le pro­ces­sus thé­ra­peu­tique. De nom­breuses œuvres se créent ain­si grâce à l’accompagnement de centres de soins (en Belgique par­ti­cu­liè­re­ment).

Dans l’art brut, l’écriture occupe une place pré­pon­dé­rante et beau­coup de tableaux sont des poèmes. Constituant un écart dans l'habitude "mono­gra­phique" de la mai­son, cette expo­si­tion uni­que­ment cen­trée sur des tableaux écrits, se jus­ti­fie plei­ne­ment.

Vouloir s’accrocher à l’art du cal­li­gramme rédui­rait l’enjeu et la force de ces tableaux qui se foutent bien de tout ce qui est sco­laire et d’abord de l’orthographe. En échap­pant à la divi­sion entre savant et popu­laire, cette écri­ture se place aux limites du com­mu­ni­cable, mani­fes­tant un esprit ludique et tra­gique à la fois. Chez Michel Dave (cf illus­tra­tion), la répé­ti­tion et les mots chan­geants com­posent une lita­nie hir­sute et ami­cale qui ren­voie — pour l’auteur de ces lignes — aux limites de son propre voca­bu­laire pour dire une si simple réa­li­té. J’aurais cher­ché des mots abs­traits, des réfé­rences, j’aurais eu envie de plaire ! L’enjeu pour un poète est de taille, me semble-t-il.

 

Pour le visi­teur de Bordeaux qui aurait com­men­cé par le Centre d’art contem­po­rain avant de débar­quer à Bègles, l’exposition « Les mots à l’œuvre » a l’insigne audace de mettre à nu cer­tains rêves que l’art plus offi­ciel traite tou­jours avec l’excuse de l’ironie et du sar­casme : plai­sir de faire l’amour, de conduire une auto­mo­bile, de ran­ger sa mai­son ou son jar­din. Ici, c'est sans pers­pec­tive cri­tique, l’artiste des­cend, joyeu­se­ment et tra­gi­que­ment (je me per­mets d'insister !), aux sources des pul­sions.

Aucun sujet n’est tabou, il y a beau­coup d’objets et d’animaux, par exemple ceux en forme de cartes d’Ignacio Carles-Tolra.

Certains textes – ici de Stani Nitkowski – sonnent aus­si comme de sacrées vic­toires sur le sort :

je vou­lais vivre, on me donne un corps
je vou­lais par­ler, on me donne des yeux
je vou­lais voir, on me donne une voix…
ain­si, de sutures en sutures me voi­ci brin­que­ba­lant

 

 

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