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Les Novénaires de Remo Fasani

Par | 2018-02-19T05:20:08+00:00 9 février 2013|Catégories : Critiques|

Lorsque cela arrive, c’est tou­jours par sur­prise. On ouvre le recueil d’un poète que l’on ne connaît pas, dont on n’a même jamais enten­du par­ler et… la magie opère. Le livre que l’on par­court d’abord, qu’on lit d’une traite ensuite, est l’une des œuvres d’un poète immense – et sans doute l’un de ses chefs-d’œuvre. La poé­sie est pleine de très beaux livres mais comme en toute forme d’art elle contient en son sein des ouvrages qui vont au-delà d’elle-même. Les Novénaires de Remo Fasani sont de ces livres-là, ceux qui marquent une vie de lec­teur. Depuis quand, ou plu­tôt depuis qui n’avais-je pas été ain­si hap­pé, je veux dire hap­pé par un poète de l’ailleurs ? Signoribus, Juarroz, Valente… Fasani, dif­fé­rent de cha­cun de ces trois grands poètes, est cepen­dant poète de cette sta­ture. C’est aus­si l’occasion de saluer le tra­vail édi­to­rial mené autour de la revue Conférence, ici en la per­sonne de Christophe Carraud, maître d’œuvre de cette édi­tion, une struc­ture édi­to­riale qui donne à lire des poètes impor­tants en des pages phy­si­que­ment de toute beau­té.

Remo Fasani nous a quit­tés en sep­tembre 2011, un mois avant la paru­tion de ce volume. Il est né en 1922 dans l’espace ita­lo­phone des Grisons. Un poète « suisse ita­lien ». Le poète était un spé­cia­liste recon­nu de Dante, il avait tra­duit Mallarmé, Baudelaire et d’autres. Son œuvre com­porte une ving­taine de recueils de poé­sie. Fasani était aus­si un lec­teur avi­sé de Hölderlin. Cela se lit entre ses lignes, sans que l’on puisse pour­tant parle d’influence, sinon spi­ri­tuelle ou élec­tive, tant sa poé­sie est, à l’image de celle des grands poètes authen­tiques, poé­sie unique, Poème inté­rio­ri­sé. Ici ou là, on lit que la poé­sie de Fasani se carac­té­rise par son « her­mé­tisme ». Cela veut-il dire quelque chose ? Pas sûr. D’autant que dans un contexte ita­lo­phone, le mot her­mé­tisme réfère à un cou­rant de la poé­sie ita­lienne du siècle pas­sé. Mais peu importe. Car si elle est « her­mé­tique », cette poé­sie l’est alors au sens de poé­sie en lien avec Hermès, le trois fois grand, ins­pi­ra­teur des néo-pla­to­ni­ciens de la Renaissance, ces hommes dont on ne parle que trop peu : Marcile Ficin ou Pic de la Mirandole par exemple. Et de retrou­ver Dante en fili­grane. Ici, nous ne crain­drons pas d’évoquer ces hommes, en par­ti­cu­lier si nous par­lons de poé­sie, car il nous semble qu’hermétisme et néo-pla­to­nisme ont à voir avec l’état de l’esprit poé­tique de cer­tains hommes ; à moins que ce ne soit cet état de l’esprit poé­tique qui ait natu­rel­le­ment et essen­tiel­le­ment à voir avec une vision her­mé­tiste du monde, vision qui, entre autres, pos­tule que le tout du monde et de la vie forment un ensemble unique, que ce qui se vit dans l’homme res­pire dans l’ailleurs de l’homme – et réci­pro­que­ment. Ici, en cette vision, tout est sym­bole. Et cela forme le réel. Qu’il convient de ne pas confondre avec les appa­rences qui naviguent pro­vi­soi­re­ment sous nos yeux.

Que ce que je viens d’écrire ne donne cepen­dant pas à pen­ser que Fasani serait her­mé­tique au sens « d’illisible ». C’est tout le contraire. Sa poé­sie atteint à une sim­pli­ci­té qui est source de beau­té. Une sim­pli­ci­té tel­le­ment forte qu’elle en retourne l’âme de son lec­teur. La puis­sance de cette poé­sie arrache des larmes. Que Fasani parle de la pluie, des nuages, du pay­sage, de l’horreur capi­ta­liste (car cer­tains de ces poèmes pour­raient être qua­li­fiés « d’engagés » si ce mot n’avait à ce point été dis­cré­di­té par des imbé­ciles grou­pus­cu­laires), il parle en réa­li­té de ce qui relie l’ensemble des élé­ments de la vie, et cette parole est en sa sim­pli­ci­té un dire pro­fond sur ce qu’est ce monde que nous sommes tout en le fai­sant. Ou en le défai­sant. Ce der­nier aspect étant source de la douce colère qui imprègne par­fois ces poèmes. Que dire de plus aux lec­teurs de ces lignes : il faut lire le Novénaires de Remo Fasani. Et lisant ce livre, lais­ser renaître en soi le Poème. Ces mondes que nous sommes quand bien même nous l’oublierions sans cesse.  

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