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Les poèmes d’amour de Borges

Par |2018-08-18T16:52:35+00:00 19 mai 2014|Catégories : Blog|

Remarque. Ces poèmes d’amour ont été extraits de dif­fé­rents recueils, donc ils s’étalent sur une période de temps assez longue, ce qui explique par­fois des contra­dic­tions voire des oppo­si­tions, des replis, des avan­cées, une inlas­sable ques­tion sur le besoin qu’ont les hommes de l’amour.

Grave, tendre, sub­til, Borges ne cherche aucune issue mais sim­ple­ment dit l’amour et son oubli, l’amour et sa dou­leur, l’amour et ses joies, l’amour et ses contra­dic­tions. Il ne nous en reste sou­vent qu’un sou­ve­nir : Ton absence m’entoure /​/​ comme la corde autour de la gorge. Il y a impos­si­bi­li­té à l’oubli, la pré­sence est tou­jours à reprendre, l’amour en est la pro­fonde pré­sence. Il y a aus­si l’absence qui se vit au futur déjà conte­nue dans la démarche de l’amour, déjà ima­gi­née. Un amour si frêle pour un être incon­nais­sable, Borges amou­reux de l’amour avec son double aspect : déli­cieux et mons­trueux. Borges ira tou­jours de l’un à l’autre, à l’impossible choix parce que l’amour est tou­jours déchi­re­ment, errance d’une rive à l’autre : Nous pro­di­guions ensemble la pas­sion, non pas pour nous mais pour la soli­tude déjà proche.  Vision cruelle d’une anti­ci­pa­tion, l’étreinte inutile, défor­ce­rait-elle l’amour ou au contraire le sur­mon­te­rait-elle ?

Il y a une pudeur chez Borges à cacher ses amours der­rière une atti­tude intel­lec­tuelle et à nous pré­sen­ter faus­se­ment l’amour comme un sym­bole. L’auteur fuit, dérobe son dire jusqu’à par­fois ses sen­ti­ments. Le lec­teur n’est pas exclu mais il n’est pas com­plice. L’amour reste per­son­nel même tra­duit en poèmes. Des limites sont mises jusqu’à nier l’importance de l’amour pour s’en rap­pro­cher. La mort qui nous libère… de l’amour nous y recon­duit. Nier l’amour est se l’approprier ou le cacher der­rière des paroles vraies qui néan­moins quel­que­fois sonnent faux : Ce qui était tout doit deve­nir rien. Borges s’interroge sur son des­tin : toute sa vie rem­plie ne fait pas le poids face au visage d’une fille de Buenos Aires et, qui de sur­croît, ne désire pas de mon sou­ve­nir. L’amour fort et ténu : force de l’Amour. Amour pla­to­nique, véri­té de l’amour, sa pro­fon­deur qui rejoint l’éternité est une action com­mune. Est-ce si étrange ? C’est un état per­ma­nent, une dis­po­ni­bi­li­té de l’amour que j’espère et n’appelle pas. C’est un pos­sible tou­jours pré­sent : Je pense aus­si à cette com­pagne /​/​ Qui m’attendait, et qui peut-être m’attend. Borges pro­jette l’amour dans un futur, tou­jours devant comme une lumière, bien plus qu’un but : une néces­si­té, le contraire d’une obses­sion. Après avoir énu­mé­ré toutes les condi­tions de vies pos­sibles, les deve­nir réa­li­sés ou pas, l’amour sur­git comme un cadeau, une dou­ceur, un bien-être, un accrois­se­ment de vie dans une pro­fonde réa­li­té d’espace et de temps. L’amour comme mesure de toutes choses et qui finit par retour­ner à la vie ordi­naire avec ses joies et ses angoisses.

Parfois, il y a une petite phrase ter­rible en fin de poème qui ramène tout au ras du sol après être mon­té bien haut, une paren­thèse dans la fata­li­té du dire : (cette chambre est irréelle ; elle ne l’a pas vue.) Ce n’est pas une femme que Borges cherche mais toutes les femmes en amou­reux de l’amour, il se demande : qui est-elle ? C’est un grand sen­suel, il a su maté­ria­li­ser l’amour, le dépas­ser pour le rendre pro­fon­dé­ment humain au fond d’un enthou­siasme mesu­ré. L’amour comme point d’orgue d’où tout retombe, il faut recom­men­cer. Au-delà des talis­mans, il y a une ombre que je ne dois pas nom­mer. Cet amour qui échappe à la nomi­na­tion est ren­du à sa dimen­sion cos­mique, pré­sent et introu­vable par la parole puisqu’il ne peut se dire mais s’éprouver dans ce que tou­jours il échappe. La dis­cré­tion est la force de l’auteur, s’il dépasse ses amours, il ne les oublie pas tout en les oubliant et ain­si les rend-il éter­nels.

Borges fait sor­tir l’amour d’un néant du monde pour le dire à peine comme s’il venait en conclu­sion de toutes choses. Parfois, l’amour est mis sur le même plan que tous les autres évé­ne­ments, avec les mêmes sen­ti­ments, les mêmes oppo­si­tions.

Que ne don­ne­rais-je pour la mémoire                                                                                                                               De t’avoir enten­due me dire que tu m’aimais                                                                                                                 Et de ne pas avoir dor­mi jusqu’à l’aube                                                                                                                Déchiré et heu­reux.    (Quelle mer­veille!)

Profonde abné­ga­tion et pro­fond silence jusqu’à pou­voir dire : L’amour qui n’espère pas être aimé. Malgré la néga­tion, l’amour se dépasse pour deve­nir espoir, celui qui conduit à L’acte de com­prendre l’Univers. Amour est tout dans son acte de réci­pro­ci­té. Borges pose cette ques­tion grave, celle d’un homme mais aus­si d’un enfant : Pourquoi un homme a besoin d’être aimé par une femme ? Question naïve au pour­quoi, n’a-t-on pas tou­jours quatre ans face à l’amour ? Le pour­quoi est peut-être sans impor­tance face à la néces­si­té. La réponse n’est pas une parole mais un acte jusqu’à sa néga­tion. Ce ne sont pas les tripes que Borges remue en nous mais le cer­veau au tra­vers du cœur.

Dans le poème Inscription, l’auteur dédie ce livre à Maria Kodama, à Buenos Aires,  le 23 août 1977. Il fixe temps et lieu pour les rendre infi­nis à tra­vers tous les pos­sibles du monde. Le sou­ve­nir du bai­ser est le monde à lui seul. Livre à haute ten­sion poé­tique, har­mo­nique et humaine,  construit entre le pré­sent et le sou­ve­nir où l’amour même s’il ren­contre son contraire est par- delà les hommes tout en res­tant dans une maté­ria­li­té omni­pré­sente. Seule toi tu es  et pour­tant, on éprouve la cer­ti­tude qu’une femme c’est toutes les femmes, mais celle-ci l’irremplaçable (mer­ci Rilke). Penser à l’aimée en fait appa­raître la pré­sence dans la joie, la lumière, le grand jour immo­bile. L’amoureux est un créa­teur : le monde paraît à l’instant, les amants sont tous les amants du monde ne fai­sant plus qu’un seul couple : les formes d’un rêve qui  font rêver. Borges, témoin de la pro­fon­deur de l’amour, relie à ce der­nier toutes choses du monde et ses décou­vertes, y lie sa cause et puis la sublime.

Nous conti­nuons éga­rés dans le temps, dit-il, pour Maria et lui, Jorge Luis, cet autre laby­rinthe.

Merci à Sylvia Baron Supervielle pour ce tra­vail de com­pi­la­tion qui a mis en évi­dence ce qui serait, peut-être, res­té sous silence. 

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