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Les poètes polonais du Scamandre

Par |2018-08-18T03:29:23+00:00 3 août 2012|Catégories : Critiques|

« Les Scamandrites : sous ce nom fort peu connu des Français est dési­gné un groupe de poètes polo­nais de l’entre-deux-guerres. Et plus pré­ci­sé­ment cinq d’entre eux, les Cinq Grands, à savoir : Julian Tuwim, Kazimerz Wierzyński, Jaroslaw Iwaszkiewicz, Antoni Slonimski, Jan Lechoń. On joint habi­tuel­le­ment à ce groupe prin­ci­pal : Maria Pawlikowska-Jasnorzewska, Stanisalaw Baliński, Kazimiera Illakowiczówna, Józef Wittlin », écrit Roger Legras à l’orée de cette antho­lo­gie qui, aujourd’hui, per­met au lec­to­rat fran­co­phone de lire les prin­ci­paux poètes de ce groupe lit­té­raire polo­nais dont l’existence s’étend en gros de 1919 à 1939. Mais le Scamandre, ce sont sur­tout les cinq pre­miers, plus Maria Pawlikowska-Jasnorzewska qui était liée à plu­sieurs d’entre eux, de diverses manières. L’objet de leur regrou­pe­ment : réagir contre la poé­sie de l’époque pré­cé­dente, celle de Jeune Pologne. Rien de très ori­gi­nal du côté des moti­va­tions.
Les poètes du Scamandre s’unissent au Picador, un café de Varsovie. L’ambiance est à la poé­sie et au caba­ret. Ils doivent vite démé­na­ger et créent une revue, Skamander, « Le Scamandre ». Ils n’ont donc pas de pro­gramme pré­cis mais Roger Legras indique à juste titre qu’on peut dis­cer­ner six axes dans leur action et dans leur créa­tion :
Des rap­ports néga­tifs avec l’héritage de la Jeune Pologne
Le rejet des obli­ga­tions natio­nales de la poé­sie
Le lan­ce­ment d’une poé­sie du quo­ti­dien dans un lan­gage acces­sible à tout un cha­cun, ce qui sera une véri­table obses­sion dans la poé­sie de Tuwim par exemple
Une posi­tion sen­suelle et opti­miste vis-à-vis de la vie et du monde
L’exaltation d’une poé­sie conçue comme mode de com­mu­ni­ca­tion plus que de créa­ti­vi­té
Une pro­so­die clas­sique : strophes, rimes et chutes.
Bien sûr, aucun des membres du Scamandre n’a tra­vaillé à res­pec­ter ces axes, que l’on repère sur­tout avec le recul. Quand la guerre éclate, la plu­part des membres du groupe se réfu­gient à Paris. Le Scamandre a déjà vécu en réa­li­té. Ils se dis­persent : Londres, Rio ou New York. Puis les par­cours se dis­tinguent net­te­ment entre ceux, comme Tuwim, qui ter­mi­ne­ront leur exis­tence en Pologne et ceux qui, comme Lechoń, pour­sui­vront une vie d’exil. D’autres sont morts au cré­pus­cule de la guerre.  

 

Poèmes du Scamandre

Théophanie
de Julien Tuwim

Tu viens ! Je le pres­sens ! Ta lumière géante
Rougeoie ain­si qu’un incen­die au ciel loin­tain !
Je te vois, vision sainte et d’or rayon­nante !
Nouvelle Poésie à son aube, tu viens !

Bien que je ne dis­tingue encor ton appa­rence
Que Dieu, du fonds caché des Temps fera sur­gir,
Je sais que tu seras et mys­tère et démence,
Âme qui viens, en qui se lève l’avenir !

« Je suis ! » sera ton nom ter­rible, ô Créatrice !
En toi, monstre, tyran, tu vas étreindre tout !
D’un Manifeste Ardent, haute révé­la­trice :
« Je viens, Dame d’Orgueil, pour les rêves des fous ! »

 

Primavera
de Jaroslaw Iwaszkiewicz

 

Quelqu’un bro­da les troncs de fra­giles feuillages,
Les loriots prennent l’essor dans mon jar­din.

Aborderont des nefs aux décors sma­rag­dins
Pour nous por­ter, au fil d’azur de longs sillages.

D’un bai­ser, je veux tout magi­que­ment scel­ler,
Ouvrir d’un doigt muet le cœur des pri­me­vères,

Te mener dans les bois que le prin­temps éclaire…
Et plus loin, bien plus loin… en l’Ultima Thulé.

 

Manifeste fou
de Kazimerz Wierzyński

 

À bas la poé­sie, esprit décla­ma­toire !
Vivent bourde, fadaise et plate insa­ni­té !
Le bon sens, ça suf­fit ! Aux transes de fous, gloire !
La vie est tout ! Et l’art na jamais exis­té !

C’est trop, d’asexués et lit­té­raires styles,
Manières, ques­tions, âmes, termes de choix !
Le Pégase actuel, c’est quatre cro­co­diles,
Dans leurs gueules cro­quant de ce monde les noix !

Ce jour, grand match de foot – le soleil sert de balle,
Dieu met des buts, tout comme un homme : mer­veilleux !
Ce jour, du ciel, un bond frô­lant la mort bru­tale,
Accouchement césa­rien, saut périlleux !

Pousse plus loin, Colomb ! et découvre l’Europe !
Un autre pôle existe entre les deux pre­miers !
Le monde en un han­gar géant se déve­loppe
Et tout s’en va la tête en bas, en haut les pieds !

Avec d’horribles cris meurt la lit­té­ra­ture
Et le popu­lo rit, rit à s’en étran­gler,
Danse un piètre tan­go sur les archi­tec­tures,
« Maman, les p’tits bateaux… » vers les bardes beu­glé !

Une queue iden­tique orne toutes les pies,
« Sautons ! » crie un mar­mot qui n’a point fait deux pas,
Dans les conduites d’eau coulent miel, ambroi­sie !
Les porcs gour­mets boudent les perles aux repas !

Les menaces en l’air au diable enfin l’on voue,
La ville tout entière entend l’herbe pous­ser,
Avec des grains la poule aveugle aux échecs joue
Et le Mexique à Budapest s’est dépla­cé !

Cheveux, sour­cils et cils aux mains font un pelage,
Les saints de la Turquie en frac marchent tou­jours,
Sont les absur­di­tés incroya­ble­ment sages,
Les nou­veau-nés en cha­peau-claque voient le jour !

Racaille, qu’on s’unisse ! En rangs, qu’on se ras­semble !
Sous le soleil ta sombre étoile brille haut !
Bats, abats ! Les pre­miers que l’on ren­contre, ensemble !
Crocodiles, à mort ! Vient Pégase ! Au galop !

 

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