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LES POETES

Par | 2018-02-19T01:16:42+00:00 25 août 2017|Catégories : Blog|

 

 

 

Vous, gens qui vivez
Qui faites des mai­sons, des choses, des enfants,
Qui tra­vaillez, négo­ciez, vous vous dis­pu­tez,
Aimez, détes­tez, chan­tez, ven­dez, ache­tez

 

Vous, les vrais gens
Qui faites le monde
Et pour qui il a même été notam­ment fait,
Vous-mêmes quand vous mour­rez vous êtes vos égaux :
Vous vous murez les tombes qui vous vont bien,
A la mesure de votre corps, votre vie, vos agis­se­ments

 

Vous ne ris­quez pas de mou­rir au hasard
Noyés, tom­bés dans les fos­sés, dans les ravins,
Broyés, fous, alcoo­liques, para­ly­tiques, boi­teux,
Une mort sans un corps entier
Comme une néga­tion même de la mort

 

Vous faites le tout, d’un bout à l’autre,
Entier, robuste et com­plet,
Comme vos pas­sions, comme vos sens, comme vos goûts
(Entiers) qui ne connaissent pas les demi-mesures

 

Vous, gens qui vivez vrai,
Vous n’avez même pas le temps de savoir que vous vivez
Et vous êtes morts pour de bon quand vous mou­rez
Vous vous plai­sez bien dans votre tombe pré­pa­rée à l’avance
Car tout s’est pas­sé comme vous l’avez pré­vu.

 

Mais il y en a d’autres
Qui ne vivent pas des faits de la vie
Tout comme l’ombre ne vit pas d’elle-même
Mais de la lumière et de leur consis­tance.
Ils sont effec­ti­ve­ment juste l’ombre, l’extension et l’écho
De vos actions.

 

Ceux-là sont les poètes.
Ils n’ont rien
Ils sont parce-que vous êtes
(Pas tou­jours der­rière vous
Mais sou­vent devant, pour vous pré­dire
Tout comme des longues ombres au lever et cou­cher du soleil
marchent devant nos pas)

 

Ils sont le silence qui crée les sons,
Le mou­ve­ment qui rend la durée mesu­rable

 

Ils sont la néga­tion

 

Ils ne sont pas, ils com­mencent à être
Juste à par­tir de l’endroit ou les choses com­mencent à finir

 

C’est pour­quoi la mort n’existe pas pour eux
Comme l’obscurité n’existe pas pour l’ombre.

Ils meurent d’habitude sans tombes d’avance pré­pa­rées
Et dans le néant de la mort ils ne sont
Que la révolte de la fleur sur le tom­beau.

 

 

 

Ce poème fait par­tie du recueil inti­tu­lé Le Vers Libre (Editura Tineretului, Poèmes 1931-1964) 
 dont la cita­tion en exergue est la sui­vante :

 

« Vous me trou­vez retar­dé ? Je vous en prie, pas­sez devant !… » (Lafosque)

 

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