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Les quatre murs de ma souffrance, A. Wat

Par | 2018-06-20T09:37:22+00:00 7 juin 2013|Catégories : Critiques|

La poé­sie est l’intendante de la terre

Aleksander Wat

 

Le poète polo­nais Aleksander Wat est de ces hommes qui ont vécu leur ado­les­cence dans l’après guerre, celle de 14-18, puis leur deve­nir de jeune adulte à l’approche de l’invasion de la Pologne par les troupes nazies. Cela marque en pro­fon­deur un être. Une des par­ti­cu­la­ri­tés de l’être polo­nais est de connaître la guerre, et les ravages inces­sants infli­gés à la terre comme aux hommes. Comme d’autres poètes de cet entre-deux guerres de son ado­les­cence, Wat s’engage dans les formes d’avant-garde, une période poé­tique et plus géné­ra­le­ment artis­tique consi­dé­rée en Pologne comme une sorte de « renais­sance », de courte durée mal­heu­reu­se­ment, les amis pro­gres­sistes de Staline cam­pant non loin de là. Il est des terres euro­péennes qui savent la souf­france. Et c’est cela qui forme le fond des poèmes de cet ensemble d’Aleksander Wat, Les quatre murs de ma souf­france. La souf­france dans les êtres de Pologne est la souf­france de la Pologne, et réci­pro­que­ment, comme elle est aus­si la souf­france infli­gée par des polo­nais, à des conci­toyens comme à d’autres hommes, juifs, et juifs polo­nais.

 

Entre les quatre murs de ma souf­france
n’est ni fenêtre ni porte.
J’entends seule­ment un garde
aller et venir der­rière le mur.
 

Ses pas sourds et vides
mesurent l’aveugle durée.
Est-ce encore la nuit, déjà l’aurore ?
Tout est noir entre mes quatre murs.
 

Pourquoi ce va-et-vient ?
Comment m’atteindrait-il de sa faux,
si la cel­lule de ma souf­france
n’a ni fenêtre ni porte ?
 

Quelque part les années s’enfuient
du buis­son ardent de la vie.
Ici le garde va et vient
–       Spectre au visage aveugle.

Février 1956

L’homme Wat a souf­fert dans sa chair d’être polo­nais, et d’être juif polo­nais. De retour dans son pays, après la 2e Guerre Mondiale, en 1946, Wat découvre que toute sa famille, ou presque, a été exter­mi­née. C’est alors qu’il écrit un poème à Paul Eluard, ce poème que nous repro­dui­sons ci après. On ne peut que conseiller de lire les poèmes de ce poète polo­nais majeur.

Traduction de l’anglais : Sophie d’Alençon

 

à Paul Eluard,

 

Les feuilles tour­billonnent, les feuilles tour­noient,
Arrachés aux arbres d’Auschwitz.
feuilles d’une tem­pête de neige gris doré
feuilles arra­chées feuilles déchi­rées
feuilles tran­chées fouet­tées
gazées inci­né­rées
feuilles age­nouillées feuilles qui hurlent
et qui élèvent au ciel leur lamen­ta­tion !
 

Terribles, elles me frappent les yeux
elles m’effleurent et tournent
et tournent et m’aveuglent les feuilles, les feuilles
jusqu’à ma chute
empê­tré de feuilles
dans un cré­pus­cule de feuilles !
 

Oh ferme les yeux, Coré ensom­meillée
qui reposes sur ta couche,
écor­chée, exsangue.
Luth de mes sou­pirs, tais-toi, tais-toi !
Oh ferme les yeux, dor­meuse
des feuilles d’Auschwitz.
 

Avril 1946

 

 

 

 

 

 

 

 

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