> Les Sept Prénoms du Vent d’Alain Duault

Les Sept Prénoms du Vent d’Alain Duault

Par |2018-08-15T05:56:25+00:00 9 juin 2013|Catégories : Critiques|

Les Hauts de Hurle-Vents ou le cri du Poète

 

« Et s’il me plaît à moi de crier /​ Ce n’est pas pour trou­bler les rêves, c’est pour brû­ler les cau­che­mars " ( Prosoésie)

    Le tra­vail d’exister dont l’écriture n’est qu’un ins­tant, devient  chez Alain Duault  la pos­si­bi­li­té de pro­lon­ger cet ins­tant aus­si bien dans  l’inconnu que dans la fami­lia­ri­té tant la récur­rence de ses thèmes et l’ampleur de sa voix forment de recueil en recueil la ligne invi­sible d’une parole qui s’acharne à être. Que ce soit dans la conti­nui­té d’un trip­tyque, dans la dif­frac­tion d’un jar­din entre mer et ciel, dans le vide et le ver­tige de l’accidente ou dans l’alchimie de sept pré­noms foi­son­nants, la parole suit tou­jours, avec une effroyable beau­té, cette ligne invi­sible qui nous tra­verse, c’est le temps de nos vies, de nos ori­gines, de nos mémoires et de l’oubli, c’est aus­si l’espace des chi­mères du poète, de ses uto­pies et révoltes contre la dou­leur, la mort, c’est sur­tout Une parole qui tisse, coud les mots d’une œuvre à l’autre  ain­si que le fil du temps relie les frag­ments de vie, les ensembles per­dus, « les silences jetés au bout du monde », et enfin le corps où plus rien ne se retient, orches­trant un lyrisme qui se mul­ti­plie en appels à la perte, à l’amour et au désir ;  cette invi­ta­tion prend d’ailleurs forme dans la mer­veille d’un chant qui se fonde sur l’enthousiasme et par quoi la poé­sie peut deve­nir un monde à la déme­sure du poète, un monde de mots accu­mu­lés par des mes­sages de détresse et d’espoir, de pos­ses­sion et de dis­pa­ri­tion, à l’instar de cette mer que Duault ché­rit tant, dans cette dia­lec­tique, de ten­sion de flux et de reflux, de res­sacs des êtres et des choses dis­pa­rus, un monde de pas­sion et de poèmes dans toute sa beau­té. En effet, Duault se saigne aux quatre veines pour trou­ver un pré­nom aux sept vents qui portent et emportent, et font renaître son uni­vers poé­tique à la force d’un res­pire sans pause, d’un souffle épique, sen­suel et meur­tri, ins­pi­ré et lucide, dans une ver­ti­ca­li­té que rien ne vient ébran­ler :

 

«  …Jetez-vous à l’aube dan­sez riez au che­vet /​ Des tem­pêtes aimez jusqu’à ce que la nuit en silence recule » (p43) ou  « cet embra­se­ment de soi qui élève plus haut » (p109)

 

  De cette façon, Les Sept pré­noms du vent nous offre la chance de des­cendre au plus pro­fond d’une voix, dans le fleuve de la voix, dans ce qui lit­té­ra­le­ment nous déborde, dans une poé­sie où prend aus­si corps une pen­sée-sen­sa­tion. J’évoquais déjà en ren­dant compte du Jardin des adieux, dans une pré­cé­dente note, un poème sym­pho­nique, vibrant et sen­sible. Ici la par­ti­tion semble jouer sur un nombre de notes encore plus hautes, plus pro­fondes, plus colo­rées, plus spi­ri­tuelles ; le sept étant le nombre de l'achèvement cyclique et de son renou­vel­le­ment, les Sept Vents, cher­cheurs de véri­tés, disent à la fois le nom infi­ni de l'homme et les secrets de l'univers qui s’y attachent. L'œuvre débute sur les hymnes et ouvre immé­dia­te­ment  sur une mer et son rou­le­ment des vagues, « jusqu’à l’aveugle folie des abîmes » ; le poète cap­ture plu­sieurs par­celles de l'océan, en fait un tout, un corps et un esprit entiers. Les hymnes du vent repré­sentent les flots, le ciel et ses nuages, puis les nuages par les vagues écla­tées enva­hissent le bord d'une falaise, s’enracinent dans la chair et le sel de lignes de vie, dans l’ivresse enlu­mi­née et cha­toyante des villes  et dans celle plus sou­ter­raine et tra­gique des plaies qui laissent des traces, pour amor­cer à pas de géants le sol ter­reux là où s’étoilent et s’étiolent les visages admi­rés, puis glis­ser vers d’autres teintes en des­si­nant le por­trait des sai­sons du temps et  du monde « par où vient l’Ange qui remonte le drap »  jusqu’à la « grâce et l’éternelle ténèbre » de la mort. De ces sept espaces enchai­nés, ras­sem­blés par les vents, se crée donc une ligne d'horizon aus­si per­cep­tible qu’un dégra­dé de cou­leurs, tra­dui­sant un jeu de  sen­sa­tions à l’infini. La mer et le ciel, la mort et le sexe forment alors le « corps majus­cule » de l’Œuvre, une matière mou­vante au cœur de laquelle se mêle aux rochers très raides et solides de la mort, le goût salé et  ruis­se­lant  de la vie. En fait d’hymne, c’est la langue qui tonne de nou­veau tant la voix poi­gnante du poète, au fil des ans et des ouvrages, s'impose dans un lyrisme d’une belle gra­vi­té, le cours du lan­gage se res­ser­rant et finis­sant par river le poème à l'essentiel sans jamais l’enfermer en quoi que ce soit. Ainsi, ce qui se nomme pré­nom du vent donne à entendre une parole pleine, dési­gnant des élé­ments fami­liers depuis long­temps scru­tés avec un soin patient, ren­voyant à une orches­tra­tion mélo­dieuse de toute chose, à une ora­li­sa­tion de la pen­sée, à  cette « mys­té­rieuse odeur nos­tal­gique de l’océan à marée basse » ; les vers conjuguent, en un même élan, réa­li­tés et impres­sions dont est com­po­sée toute exis­tence. Et si la matière océane conti­nue de gui­der la Geste sin­gu­lière de Duault, il pré­existe désor­mais sept noms par­ache­vés, sept pré­noms qui s'étendent jusqu'à la volon­té de cap­ter le grand large à même son authen­ti­ci­té, sept pré­noms qui mettent en exergue la « voix » du Vent, la modulent de façon sai­sis­sante jusqu’à la trans­for­mer en véri­table par­ti­tion musi­cale. En consé­quence, par un effet de boucle ryth­mée, le texte revient tou­jours vers une clar­té ori­gi­nelle, à ce cœur pal­pi­tant, vivant jusqu’à l’explosion de lumières, la mort n’ayant plus qu’à se gri­ser, à la déro­bée, des émo­tions lais­sées par l’amour, l’amer et la dis­grâce de l’homme :

 

 « Un mirage c’est cela du ciel pur du ciel lavé /​ Ses décli­nai­sons de cou­leurs de teintes plu­tôt l’infini mur­mure /​ D’un gris unique et indé­fi­nis­sable gris trans­pa­rent /​ Fluide où filent toutes les conju­gai­sons du bleu » (p53)

 

   C’est bien pour­quoi le poète sou­la­gé d’avoir pu rac­cor­der les voix de ses sept vents, peut sor­tir de l’enfer des illu­sions par l’incessant mou­ve­ment d’un chant à un autre, d’un corps à un autre, d’une ryth­mique à une autre. De sur­croit, Duault  jus­ti­fie la très forte empreinte char­nelle, éro­tique, de son texte, entre visions d’apocalypse et  renais­sances frag­men­taires, sa langue s’éprouve en redites et  variantes, en élé­gies heur­tées, en bles­sures for­te­ment éro­tiques, en trou­vailles, en sub­ver­sions et illu­mi­na­tions, en ce tem­po entê­tant qui fait jaillir alliances et excrois­sances folles des sens :

 

  « Aimez par-des­sus tout aimez jusqu’à l’affolement des pôles /​ Quand toutes les routes sont per­dues les nuits l’éblouissante /​ Clarté des abimes aimez jusqu’au ver­so des étoiles jusqu’au /​ Sang qui fait les poches de l’aurore jusqu’à la folie…/(P43)

 

   En sept temps amples et pré­cis, le bateau ivre de Duault  prend le large et crée des sai­sons nou­velles, se joue des contro­verses, se fait texte sacré sur l’air d’une can­tate pro­fane et finit par mettre en terre les leurres du réel afin d’accéder encore à d’autres rivages ou d’autres cieux. L'oreille du lec­teur découvre dans ce temps paral­lèle, que le hur­le­ment confus d'un vent se décom­pose dans une réa­li­té sub­tile, en une foule de bruits poé­tiques très dif­fé­rents, une poly­pho­nie de cris, de rou­cou­le­ments, d’incantations, de timbres, d'accents, de mélo­dies et de gammes, bruits pour la plu­part des­quels il n'existe même pas de noms, seule­ment une Voix qui, grâce à une par­ti­tion pro­téi­forme et ori­gi­nale, se prend sou­vent à rêver, à dési­rer ou à mur­mu­rer l’éternité :

 

« Chaque méta­mor­phose est une invi­ta­tion contre l’informe /​ On s’y enroule dans le vent qu’elle invente pour y croire /​ Et les fleurs l’accompagnent comme source au poi­gnet /​ Chaque moment chez elle forme une éter­ni­té.» (P106)

 

   Lire Les Sept pré­noms du vent, c’est, en ce sens,  suivre les che­mi­ne­ments d’une pen­sée, d’un souffle, d’une ani­ma, le chant d’une âme donc, un cri ou une musique autour du silence, une excur­sion lyrique intime et uni­ver­selle ; et si cer­tains pré­noms res­tent sur le bout de notre langue – la com­pré­hen­sion sou­daine nous échap­pant dans l'ardente lumière d’un lyrisme par­fai­te­ment maî­tri­sé – tou­jours un de ces pré­noms sau­ra nous convo­quer en tra­çant la carte d’un pay­sage inté­rieur, celui que cha­cun recon­nait por­ter en soi.

 

« Car il y a tes épaules tes vagues et tes tem­pêtes et /​ Ce qui l’inoubliable au-delà du jour le visage de /​ Mon amour » p 89

 

   D’ailleurs pay­sages, sen­sa­tions et tableaux se super­posent, s’entrelacent dans un enche­vê­tre­ment com­plexe de noms et de réfé­rences célèbres, comme la consé­quence d’une lente éro­sion, le vent creuse son sillon jusqu’au ferment poé­tique de toutes vies. Les notes et cou­leurs s’imposent à l’instar du cri poé­tique qui jusqu’au bout fera entendre une bou­le­ver­sante sin­gu­la­ri­té. En effet, la tes­si­ture de la voix de Duault  se fond dans une écri­ture où res­pire conti­nuel­le­ment le souffle hale­tant d’une vie confon­due avec le rythme libre et vacillant du poème, comme  une « Grande houle de blé sur le sol alan­gui par les rayons dorés ». Tout se passe par des essais de méta­pho­ri­sa­tion, aban­don­nés et rem­pla­cés par d’autres, et par un élar­gis­se­ment de la per­cep­tion jusqu’à écla­ter magni­fi­que­ment en un « bleu et or sur les épaules de l’horizon ». Désireux de rendre hom­mage à la beau­té du sen­sible, mais aus­si d'arracher tous les masques absurdes de l’humanité, le poète va tra­cer nombre de che­mins sous le signe des vents, et ouvrir des pas­sages qui  per­mettent d’entrer en soi-même afin d’affronter la véri­té : « Reste à la fin quoi un porche de gaze une odeur de thé rien ». En somme, le pari est de dire aus­si l'informe, l'insaisissable, l'incorporel et son mou­ve­ment, la vio­lente nature et la menace qu'elle fait naître lorsqu’elle reste inexis­tante à tra­vers les images figées de nos peurs.

    Voilà pour­quoi, le cri et la tour­mente appa­raissent comme néces­saires. Ne faut-il pas, pour ren­con­trer le vent de l’espérance, être allé au-delà des abîmes du déses­poir ? Seule l'arrivée du Vent vio­lem­ment lyrique est sus­cep­tible d’exploser les mots en océan puis de les écla­ter en émo­tions contre des rochers dont l’aplomb com­mence à se fis­su­rer. Duault ne peut alors que pres­sen­tir l'absolu et s'en émou­voir, ses sept vents impé­tueux gui­dés par sa VOIX de météore aident cha­cun à s'émerveiller, à enton­ner un chant d’espoir en se tenant au plus près de lui-même et de ce qui est.           

 

 

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