> Les tablettes d’Oxford de Jean-Luc Wauthier

Les tablettes d’Oxford de Jean-Luc Wauthier

Par | 2018-02-19T07:14:03+00:00 23 février 2014|Catégories : Blog|

Au moyen de tablettes décou­vertes à la biblio­thèque de l’université d’Oxford, et qui consti­tuent en fait un jour­nal, Jean-Luc Wauthier écrit l’histoire du der­nier empe­reur romain, Romulus Augustulus dépo­sé en 476 par Odoacre, chef bar­bare. L’auteur retrace la vie de cet empe­reur ado­les­cent, sa réclu­sion dans son palais de Ravenne, puis dans celui de Naples et enfin dans sa bou­tique de save­tier lors de son retour à Ravenne. Le tout couvre une période allant de 476 à 537.

Ces allers-retours entre pas­sé et pré­sent dyna­misent le peu de temps qui reste à vivre à notre héros et assure en quelque sorte la péren­ni­té de sa vie. Est-ce que la vie ne serait que cela : oublier que l’on vit et se ber­cer d’illusions ? La vie sur sa fin serait-elle de la mémoire qui réclame son dû et qui néan­moins nous force à regar­der droit devant nous ? L’enfance déter­mi­ne­ra tou­jours la vision que nous aurons de notre vie où, sur le tard, les ombres de la joie et de la tris­tesse ne sont plus qu’unes.

Augustule est le  der­nier empe­reur romain,  en fin de vie, à une époque char­nière, der­nier des­cen­dant d’une longue lignée dont le seul phare aura été l’amour d’Amélia, le seul empire qu’au-delà de la nuit, il n’abandonnera pas. Avec minu­tie, ordre, rigueur, Jean-Luc Wauthier mène tam­bour bat­tant ce roman, ces tablettes d’aujourd’hui. Légèrement trans­po­sée, cette rela­tion de pou­voir et d’amour reste la nôtre. Les per­son­nages secon­daires sont plan­tés en peu de mots. Quelques signes dis­tinc­tifs en recons­ti­tuent tout le carac­tère. J-L Wauthier n’appuie pas son récit, il ne nous l’impose pas. A notre insu, nous y par­ti­ci­pons en recons­trui­sant les manques, les non-dits, les oublis en com­blant les silences. Bref, nous nous pro­je­tons dans ce récit.

Il y a une intrigue qui se cache. Nous sommes au bout d’une vie et nous la recom­men­çons sans cesse de rebon­dis­se­ments en révé­la­tions. L’histoire n’en est jamais ache­vée qui se construit par accrois­se­ments suc­ces­sifs, puzzle recons­ti­tué par des apports d’origines dif­fé­rentes, tenant le lec­teur en éveil, fai­sant de lui un curieux, inquié­tant ses dési­rs de connaître. La pro­fon­deur de ce roman vient de sa légè­re­té, par touches suc­ces­sives, par sug­ges­tions à peine dévoi­lées, l’auteur, en poète, peint non pas la chose (la vie) mais l’effet qu’elle pro­duit.

Ces pages sont enle­vées avec maî­trise, sûre­té déployant leur verve et créant l’événement dans toute la beau­té du dire sans jamais tom­ber dans les excès d’un lyrisme, sans s’appesantir sur le sang ver­sé, les peurs ou les larmes, avec des détails juste suf­fi­sants pour conduire l’intrigue à son dénoue­ment. Il y a aus­si cette croyance  à l’oracle, au des­tin, à la lec­ture des évé­ne­ments avant qu’ils n’arrivent.  Tous ces aver­tis­se­ments empri­sonnent l’homme dans une vie à laquelle il n’échappe pas. Sommes-nous des éter­nels pri­son­niers des autres et de nous-mêmes ? La seule échap­pa­toire serait-elle l’amour, lieu des rêves et des réa­li­tés nouées.  Le héros accom­pli­ra la chute d’empereur à save­tier. La seule gloire qu’il lui reste est de se sou­ve­nir et d’inscrire sur des tablettes un récit, exu­toire d’un rêve impos­sible. En cette période trou­blée et bar­bare où la seule écoute de l’autre passe par les armes,  les ven­geances et la bru­ta­li­té, Jean-Luc Wauthier aura lais­sé place à la pié­té, à un cer­tain espoir, à une lueur d’humanité dans la per­di­tion du monde : … un ves­tige dans les ruines duquel devaient enfin ces­ser d’errer deux enfants effrayés, éga­rés dans le laby­rinthe de l’Histoire.

Ecrit qui ménage nos attentes, module l’intrigue et main­tient le lec­teur en haleine par un judi­cieux équi­libre entre les masses du texte, ses dévoi­le­ments, ses voix ora­cu­laires. Il y a plai­sir au texte, disait Arsène Soreil, dont le fil conduc­teur le plus heu­reux est le visage et la pré­sence d’Amélia, le secours de Romulus, cette lumière qu’il ne ces­se­ra de regar­der de face pour deman­der l’aumône à la vie.

Ce roman est aus­si un hymne à l’amour : … tu auras toi aus­si connu cela, l’immense amour, qui nous sauve, nous jus­ti­fie, seul ins­tant fugace où l’homme dépasse sa propre vie. C’est le che­min que prend et qui ter­mine le récit écrit par­fois à double voix puisque deux jour­naux intimes se mêlent, ceux des éter­nels amants. Bonheur simple et res­pi­rable au-des­sus de tout, au-des­sus de la vie qui est gar­dé jalou­se­ment pour lui seul, depuis la mort d’Amélia, vieillard arri­vé au bout de sa route et de ses confi­dences. Ce récit, cette parole vou­lue pour qu’il en reste quelque chose quelque part trouve sa conclu­sion et sa véri­té dans le silence.

Et pour­tant, nihil novi sub sole, le monde recom­men­ce­ra à être lui-même, une ruine sans cesse recons­truite par l’usure du temps et la méchan­ce­té des hommes. Une ruine : une mort, une absur­di­té, une impuis­sance dit J.-L. Wauthier, une vie opaque, obs­cure, secrète, mais sau­vée de l’absurde car por­tée chaque jour par la paix ter­rible de l’amour, plus près de la lumière.

Ce roman nous laisse quelque chose de vécu, de vivant, nous frô­lons une vie dépas­sant la nôtre. A titre per­son­nel, mon cher Jean-Luc, je reste convain­cu que ce roman, par cer­tains aspects, est une auto­bio­gra­phie.

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