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Lettre d’amour

Par |2018-10-15T15:26:32+00:00 4 août 2013|Catégories : Blog|

 

Je pense aux holo­thu­ries angois­santes qui sou­vent nous entou­raient à l’approche de l’aube
quand tes pieds plus chauds que des nids
flam­baient dans la nuit
d’une lumière bleue et paille­tée

Je pense à ton corps fai­sant du lit le ciel et les mon­tagnes suprêmes de la seule réa­li­té
avec ses val­lons et ses ombres
avec l’humidité et les marbres et l’eau noire reflé­tant toutes les étoiles
dans chaque œil

Ton sou­rire n’était-il pas le bois reten­tis­sant de mon enfance
n’étais-tu pas la source
la pierre pour des siècles choi­sie pour appuyer ma tête ?
Je pense ton visage
immo­bile braise d’où partent la voie lac­tée
et ce cha­grin immense qui me rend plus fou qu’un lustre de toute beau­té balan­cé dans la mer

Intraitable à ton sou­ve­nir la voix humaine m’est odieuse
tou­jours la rumeur végé­tale de tes mots m’isole dans la nuit totale
où tu brilles d’une noir­ceur plus noire que la nuit
Toute idée de noir est faible pour expri­mer le long ulu­le­ment du noir sur noir écla­tant ardem­ment

Je n’oublierai pas
Mais qui parle d’oubli
dans la pri­son où ton absence me laisse
dans la soli­tude où ce poème m’abandonne
dans l’exil où chaque heure me trouve

Je ne me réveille­rai plus
Je ne résis­te­rai plus à l’assaut des grandes vagues
venant du pay­sage heu­reux que tu habites
Resté dehors sous le froid noc­turne je me pro­mène
sur cette planche haut pla­cée d’où l’on tombe net

Raidi sous l’effroi de rêves suc­ces­sifs et agi­té dans le vent
d’années de songe
aver­ti de ce qui finit par se trou­ver mort
au seuil des châ­teaux déser­tés
au lieu et à l’heure dits mais introu­vables
aux plaines fer­tiles du paroxysme
et de l’unique but
ce nom naguère ado­ré
je mets toute mon adresse à l’épeler
sui­vant ses trans­for­ma­tions hal­lu­ci­na­toires
Tantôt une épée tra­verse de part en part un fauve
ou bien une colombe ensan­glan­tée tombe à mes pieds
deve­nus rocher de corail sup­port d’épaves
d’oiseaux car­ni­vores

Un cri répé­té dans chaque théâtre vide à l’heure du spec­tacle
iné­nar­rable
Un fil d’eau dan­sant devant le rideau de velours rouge
aux flammes de la rampe
Disparus les bancs du par­terre
j’amasse des tré­sors de bois mort et de feuilles vivaces en argent cor­ro­sif
On ne se contente plus d’applaudir on hurle
mille familles momi­fiées ren­dant ignoble le pas­sage d’un écu­reuil

Cher décor où je voyais s’équilibrer une pluie fine se diri­geant rapide sur l’hermine
d’une pelisse aban­don­née dans la cha­leur d’un feu d’aube
vou­lant adres­ser ses doléances au roi
ain­si moi j’ouvre toute grande la fenêtre sur les nuages vides
récla­mant aux ténèbres d’inonder ma face
d’en effa­cer l’encre indé­lé­bile
l’horreur du songe
à tra­vers les cours aban­don­nées aux pâles végé­ta­tions maniaques

Vainement je demande au feu la soif
vai­ne­ment je blesse les murailles
au loin tombent les rideaux pré­caires de l’oubli
à bout de forces
devant le pay­sage tor­du dans la tem­pête
 

(1942)

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