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Lève bas-ventre de Gertrude Stein

Par | 2018-05-20T15:53:58+00:00 12 décembre 2013|Catégories : Blog|

 

Au revoir ortho­graphe
Gertrude Stein

 

 

On ne lit pas assez Gertrude Stein en France, bien qu’elle soit sans doute la plus « fran­çaise » des poètes nées outre Atlantique, ayant pas­sé la plus grande par­tie de sa vie dans l’hexagone. Poète, et pas seule­ment : dra­ma­turge, auteur d’essais, acti­viste et col­lec­tion­neuse de peintres modernes, cubistes en par­ti­cu­lier (Picasso a peint un por­trait de Stein, étrange por­trait où la poète semble femme d’Espagne, « laide » ose-t-on écrire par­fois en un éton­nant juge­ment de ce qui serait beau ou laid chez une femme), et mili­tante fémi­niste de haut vol. La femme et la poète ont mar­qué la pre­mière moi­tié du siècle pas­sé. La sta­ture et la per­son­na­li­té de Stein sautent immé­dia­te­ment aux yeux de qui tient en mains le beau volume publié chez Corti, dans l’excellente et néces­saire col­lec­tion « Série amé­ri­caine », Lève bas-ventre. La pho­to­gra­phie repro­duite ici en cou­ver­ture est l’une des plus célèbres de Gertrude Stein, pho­to­gra­phie réa­li­sée par Carl Van Vechten en 1935 et repré­sen­tant le visage mas­sif – on pense à la vigueur d’une falaise – posant devant le dra­peau amé­ri­cain. Il y avait du gra­nit en cette femme-là. Une sur­pre­nante assu­rance aus­si, pour un temps où être femme/​poète et fémi­niste n’était pas une siné­cure. Nous, jeunes femmes de ce début de 21e siècle, avons des dif­fi­cul­tés à mesu­rer ce qu’était cela, « être femme », en cette époque. Des évi­dences de main­te­nant, liées à l’acceptation/marchandisation du plai­sir fémi­nin (par exemple, se pro­cu­rer un sex toy dans le cata­logue des prin­ci­pales entre­prises de vente par cor­res­pon­dance, pro­duit du quo­ti­dien comme un autre) n’allaient alors pas de soi. La liber­té passe par le sex toy. On ima­gine que Gertrude Stein, un tan­ti­net pro­vo­ca­trice, pour­rait dire cela. Ou bien, aurait pu car… le fémi­nisme, et ses reven­di­ca­tions en matière de libé­ra­tion du plai­sir fémi­nin, ont eux aus­si été récu­pé­rés par le tota­li­ta­risme mar­chand contem­po­rain. Il y a des pro­duits « fémi­nistes » : le capi­ta­lisme, c’est l’ère du grand détour­ne­ment.

Les édi­tions José Corti redonnent donc à lire une des grandes figures de la lit­té­ra­ture, de la pein­ture, de l’avant-garde artis­tique (la « col­lec­tion Stein », de Matisse à Masson en pas­sant par Picabia) et du fémi­nisme les­bien, dans une très belle tra­duc­tion de Christophe Lamiot Enos. Et une écri­ture dont la nou­veau­té pro­vo­cante n’a pas per­du une ride. Lève bas-ventre com­mence ain­si :

 

 

J’ai été de grande enver­gure et ai eu beau­coup à choi­sir. J’ai vu une étoile qui était basse. Elle était si basse qu’elle scin­tillait. Le souffle était dedans. Les petits mor­ceaux sont stu­pides.

Je veux par­ler du feu. Le feu est ce que nous avons quand nous avons de l’olivier. L’olivier est un bois. Nous aimons le linge. Du linge est com­man­dé. Nous allons com­man­der du linge.

Tout bas-ventre ventre bat bien.

Lit de char­bons de bois ardents.

Je pense que ceci pour­rait être une expres­sion. Nous com­pre­nons l’écriture qui chauffe et qui brûle. Qui chauffe au bois.

 

 

Lifting bel­ly, le titre ori­gi­nal. Pas une ride, assu­ré­ment. Il faut lire les tra­duc­tions actuelles de Gertrude Stein comme un hom­mage à celle qui fut long­temps consi­dé­rée comme un « décou­vreur » (Braque, Picasso, Tzara, Man Ray, Crevel, Pound, la lost géne­ra­tion, Cocteau, James Joyce… tout de même ! – et entre autres). On sent, à la lec­ture, la force de carac­tère, « gra­nit » disais-je, ce feu évo­qué dès la pre­mière page de Lève-bas ventre, qui ani­mait cette femme. Ce feu qui sans aucun doute lui a per­mit d’échapper à la tra­gé­die du 20e siècle, éton­ne­ment pro­té­gée par ceux qui met­taient en œuvre des expo­si­tions anti­ma­çon­niques (Bernard Faÿ). Les vies sont sou­vent sur­pre­nantes. Le propre même de la vie. Evoquant la figure de Gertrude Stein, ce bavard qu’est Jean-Paul Enthoven, par­lait d’une œuvre ayant « atro­ce­ment vieilli » (Le Point, sep­tembre 2011). Sans doute a-t-il sim­ple­ment oublié de la lire, cela arrive à des cri­tiques moins pres­sés.  Bien sûr, cette œuvre (en ce qu’elle évoque les figures du siècle pas­sé) a un carac­tère deve­nu his­to­rique, per­met­tant aux his­to­riens de l’art et de la lit­té­ra­ture de suivre les sil­houettes des membres de l’avant-garde du 20e siècle de façon vivante, du moins par les yeux vivants de Stein ; mais ce n’est pas tout : cette œuvre porte en elle, dans ses mots et ses lignes, la vie même de cette époque, laquelle n’est pas vieille mais au contraire vivante au sein du lit­té­raire contem­po­rain, par­ti­cu­liè­re­ment en France, pour le meilleur et le pire d’ailleurs. Tout un pan de la lit­té­ra­ture dite intros­pec­tive contem­po­raine trouve sans doute aucun une aînée en Gertrude Stein, et l’on se gar­de­ra bien sûr d’avouer cette ins­pi­ra­tion tant est grande, en nos contrées, la capa­ci­té de cha­cun à récu­pé­rer (à son pro­fit) les idées et recherches d’autrui (on voit cela actuel­le­ment avec le concept de « poé­sie des pro­fon­deurs » déve­lop­pé dans les pages de Recours au Poème et que l’un et l’autre petit faquin du monde des petites lettres s’arroge ici et là. Qu’à cela ne tienne ! Cela ne fait que démon­trer la per­ti­nence de notre lieu de recherches).

« N’oublie pas que je t’ai mon­tré la route », écri­vait Gertrude Stein.

Cela nous convient.
Une falaise, je le disais.
Et une falaise à l’érotisme pour le moins moderne.
Car Lève-bas ventre est le « compte ren­du » ryth­mé d’une rela­tion à la fois lan­ga­gière et sexuelle entre Gertrude Stein et son amie, Alice Toklas. La force pro­vo­ca­trice n’a pas, aujourd’hui, per­du une ride. Pourquoi ? Simplement, du fait que la reven­di­ca­tion éro­tique d’une femme telle que Gertrude Stein ne sau­rait être assi­mi­lée à la pré­ten­due libé­ra­tion sexuelle de ce début de 21e siècle, « libé­ra­tion » qui dans les ori­fices pari­siens se conjugue sou­vent avec la réa­li­sa­tion du désir mar­chand, désir deve­nu omni­po­tent en l’intérieur d’humains confon­dant consom­ma­tion et liber­té. Chacun son sex toy et le monde sera libre. Ainsi, ce qui pou­vait être une pro­vo­ca­tion, une reven­di­ca­tion de chan­ge­ment des para­digmes de la pen­sée, chez Gertrude Stein, devient pour notre contem­po­rain une façon comme une autre de faire tin­ter les puces de nos blue cards. Et la dérive ne concerne pas seule­ment le milieu queer, mais l’ensemble de la socié­té influen­cée par ce mou­ve­ment (entre d’autres). Pour sai­sir des bribes de cette évo­lu­tion, on se repor­te­ra uti­le­ment aux tra­vaux de Frédéric Martel (Le rose et le noir, 1996) et, plus récem­ment, Kevin Floyd (La réi­fi­ca­tion du désir. Vers un mar­xisme queer, 2013). Nous sommes donc en une époque où ceux qui par­fois se reven­diquent de la liber­té impul­sée par des femmes artistes telles que Gertrude Stein col­la­borent sans même s’en aper­ce­voir à cela même que Gertrude Stein com­bat­tait : l’oppression de genre. Il n’est que de s’intéresser de près aux struc­tures contem­po­raines des milieux cultu­rels et média­tiques pari­siens pour s’en convaincre. On réclame des liber­tés au nom de la Liberté tout en créant des sys­tèmes car­cé­raux de coer­ci­tion dans le quo­ti­dien concret et men­tal. Cette mala­die occi­den­tale du début du 21e siècle méri­te­ra une étude. Détournés du réel, réi­fiés, les « défen­seurs » des « liber­tés » se réclament d’icônes qu’ils détournent et réi­fient, pro­ces­sus psy­cho­lo­gique assez nor­mal de qui veut auto-légi­ti­mer ce qu’il est et ce qu’il fait (ou pense faire). Il y a de la schi­zo­phré­nie en tout cela et l’on com­prend alors sans peine la faci­li­té avec laquelle l’industrie phar­ma­ceu­tique (les mar­chands du som­meil psy­cho­lo­gique) s’enrichit. Gageons que Stein en per­drait le sou­rire.

Quoi qu’il en soit, on la lira. Et la lisant, on retour­ne­ra à la source. Ce qui ne man­que­ra pas de faire grand bien :

« Lève bave entre »
écrit la femme plai­sir.

   

Pour aller plus loin, voir l’excellente page consa­crée à Gertrude Stein par la Poetry Foundation de Chicago : http://​www​.poe​try​foun​da​tion​.org/​b​i​o​/​g​e​r​t​r​u​d​e​-​s​t​ein

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