« Le soleil, large comme un pied d’homme », Hér­a­clite d’Ephèse

 

A la mytholo­gie de l’arrêt rim­bal­dien il faudrait oppos­er la calem­bredaine pro­fonde du graf­fi­ti de Prévert : « Pourquoi écrivent-ils : « Pourquoi Rim­baud a‑t-il cessé « d’écrire ? » puisqu’ils ne savent pas pourquoi il a « commencé.»
Aus­si trou­ver l’exil en sa demeure pour préserv­er les soubasse­ments du désir :

Dieu. Le ciel et ses engelures. De doux méta­physi­ciens par­courent des rivages où la ter­reur ne se lève plus à la tombée de la nuit. Tête basse ils cherchent des galets dont les veines feraient une croix.

Le Rim­baud fan­tas­mé de la matu­rité, délesté de sa défroque numineuse, de nou­veau ras­sas­ié par une joie qui ne s’enjugue plus, poète élab­o­rant un sil­lage solide aux Illu­mi­na­tions, c’est sous les traits de Frédéric Mus­so que je me plais à l’imaginer. Depuis Le Point sur l’île, paru en 1983, jusqu’à L’Exil et sa demeure, cinq recueils, « livres » de poèmes en prose, cinq tem­ples érigés, dédiés aux « célébra­tions de l’insoluble », mar­qués du sceau ras­sur­ant de la néces­sité. Ne pas plonger au fond de l’infini pour y trou­ver du nou­veau, mais plonger au fond du défi­ni pour y trou­ver de l’inépuisable :

L’âme fripée comme la pulpe des doigts dans la mer nous finis­sions la nuit dans l’affairement des bas quartiers. L’aube baig­nait nos vis­ages. Nous atteignions des pro­fondeurs d’amphore. « Sommes-nous loin du pre­mier matin du monde ? » demandait l’un d’entre nous avant de com­man­der à boire.

L’Exil et sa demeure, soix­ante-dix-neuf poèmes en prose, théorie de galets qui font comme peser « une men­ace sur la trans­parence du monde », et qui rendraient toute exégèse ou toute glose dan­gereuse­ment mel­liflue. De quoi s’agit-il ici ? On n’oserait dire de tout. Le poème n’est plus comme selon Valéry « le développe­ment d’une excla­ma­tion ». Nous com­prenons en pas­sant sur ce qui passe. Poèmes en prose mesurée, chan­tournés comme des formes fix­es mais dans lesquelles la rime ne porterait plus son nom ; « bous­trophé­don des com­mence­ments » ; accore, réc­i­tatif comme phare à l’extrémité d’un promontoire :

L’idée que l’instant con­tient plus que lui-même tail­lait sa route entre la bourre et l’écume. Loin de la dépra­va­tion des ter­rass­es tu te demandais s’il n’était pas temps de ressor­tir l’âme du mag­a­sin des accessoires.

L’âme (ou « ce que la vue est à l’œil ») se tait dès que l’esprit la regarde et lorsque Frédéric Mus­so chante c’est sur le mode « fugi­tif »: Pied-noir, vis­i­teur des maisons hautes d’Alger, pêcheur à la dyna­mite qu’on surnom­ma μαυροπόδαρος (« mavropo­daros ») à Ier­ape­tra, vous qui partageâtes nuque tail­ladée par le soleil — du temps que le rebétiko ne s’abîmait pas encore en bouzoukia — la « cacavia » et ses trois cig­a­rettes de cuis­son sur une plage de la côte sud de Crête ; vous qui savez le trag­ique de « l’érosion des marelles », de « l’invention du sang », des « chants catalep­tiques » et de « la joie nacrée sur le ven­tre de l’amante », désor­mais Hér­a­clite cévenol, Frédéric Mus­so, c’est le front bom­bé que je détourne avec orgueil L’Origine de la Tragédie : il me sem­ble que vous avez dés­ap­pris de marcher et de par­ler et que vous êtes sur le point de vous enfon­cer comme un scaphan­dri­er dans la mer, en dansant. 

Et « Regarde bouger le temps », dites-vous.

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