> L’Exil et sa demeure, de Frédéric Musso

L’Exil et sa demeure, de Frédéric Musso

Par |2018-10-18T05:21:11+00:00 9 octobre 2013|Catégories : Blog|

« Le soleil, large comme un pied d’homme », Héraclite d’Ephèse

 

A la mytho­lo­gie de l’arrêt rim­bal­dien il fau­drait oppo­ser la calem­bre­daine pro­fonde du graf­fi­ti de Prévert : « Pourquoi écrivent-ils : « Pourquoi Rimbaud a-t-il ces­sé « d’écrire ? » puisqu’ils ne savent pas pour­quoi il a « com­men­cé. »
Aussi trou­ver l’exil en sa demeure pour pré­ser­ver les sou­bas­se­ments du désir :

Dieu. Le ciel et ses enge­lures. De doux méta­phy­si­ciens par­courent des rivages où la ter­reur ne se lève plus à la tom­bée de la nuit. Tête basse ils cherchent des galets dont les veines feraient une croix.

Le Rimbaud fan­tas­mé de la matu­ri­té, déles­té de sa défroque numi­neuse, de nou­veau ras­sa­sié par une joie qui ne s’enjugue plus, poète éla­bo­rant un sillage solide aux Illuminations, c’est sous les traits de Frédéric Musso que je me plais à l’imaginer. Depuis Le Point sur l’île, paru en 1983, jusqu’à L’Exil et sa demeure, cinq recueils, « livres » de poèmes en prose, cinq temples éri­gés, dédiés aux « célé­bra­tions de l’insoluble », mar­qués du sceau ras­su­rant de la néces­si­té. Ne pas plon­ger au fond de l’infini pour y trou­ver du nou­veau, mais plon­ger au fond du défi­ni pour y trou­ver de l’inépuisable :

L’âme fri­pée comme la pulpe des doigts dans la mer nous finis­sions la nuit dans l’affairement des bas quar­tiers. L’aube bai­gnait nos visages. Nous attei­gnions des pro­fon­deurs d’amphore. « Sommes-nous loin du pre­mier matin du monde ? » deman­dait l’un d’entre nous avant de com­man­der à boire.

L’Exil et sa demeure, soixante-dix-neuf poèmes en prose, théo­rie de galets qui font comme peser « une menace sur la trans­pa­rence du monde », et qui ren­draient toute exé­gèse ou toute glose dan­ge­reu­se­ment mel­li­flue. De quoi s’agit-il ici ? On n’oserait dire de tout. Le poème n’est plus comme selon Valéry « le déve­lop­pe­ment d’une excla­ma­tion ». Nous com­pre­nons en pas­sant sur ce qui passe. Poèmes en prose mesu­rée, chan­tour­nés comme des formes fixes mais dans les­quelles la rime ne por­te­rait plus son nom ; « bous­tro­phé­don des com­men­ce­ments » ; accore, réci­ta­tif comme phare à l’extrémité d’un pro­mon­toire :

L’idée que l’instant contient plus que lui-même taillait sa route entre la bourre et l’écume. Loin de la dépra­va­tion des ter­rasses tu te deman­dais s’il n’était pas temps de res­sor­tir l’âme du maga­sin des acces­soires.

L’âme (ou « ce que la vue est à l’œil ») se tait dès que l’esprit la regarde et lorsque Frédéric Musso chante c’est sur le mode « fugi­tif » : Pied-noir, visi­teur des mai­sons hautes d’Alger, pêcheur à la dyna­mite qu’on sur­nom­ma μαυροπόδαρος (« mavro­po­da­ros ») à Ierapetra, vous qui par­ta­geâtes nuque tailla­dée par le soleil – du temps que le rebé­ti­ko ne s’abîmait pas encore en bou­zou­kia – la « caca­via » et ses trois ciga­rettes de cuis­son sur une plage de la côte sud de Crête ; vous qui savez le tra­gique de « l’érosion des marelles », de « l’invention du sang », des « chants cata­lep­tiques » et de « la joie nacrée sur le ventre de l’amante », désor­mais Héraclite céve­nol, Frédéric Musso, c’est le front bom­bé que je détourne avec orgueil L’Origine de la Tragédie : il me semble que vous avez désap­pris de mar­cher et de par­ler et que vous êtes sur le point de vous enfon­cer comme un sca­phan­drier dans la mer, en dan­sant. 

Et « Regarde bou­ger le temps », dites-vous.

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