> L’impatience du Tilleul de Geneviève Bertrand

L’impatience du Tilleul de Geneviève Bertrand

Par | 2018-02-25T16:24:31+00:00 25 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

L’Impatience du Tilleul : un hymne au lieu

 

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent et où le corps s’oublie.

« Les désar­çon­nés » – P. Guignard

 

Le recueil que nous offre Geneviève Bertrand est un hymne au « lieu », cette matrice à la dimen­sion des adultes que nous sommes deve­nus.

Hymne au lieu mais aus­si au(x) lien(s) qui nous y rat­tachent, plus for­te­ment encore quand ils se maté­ria­lisent à tra­vers l’objet tran­si­tion­nel par excel­lence qu’est l’arbre, ses branches, sa ramure qui se couvre et se découvre -les sai­sons rythment le poème comme un puis­sant bat­te­ment de cœur- mais sur­tout ses racines car l’invisible est à l’œuvre.
 

Qui dit impa­tience dit mou­ve­ment et il y a de la hâte tout au long de ce poème. Du point d’ancrage retrou­vé, la pas­sion déborde, suinte, monte l’escalier, dégou­line de la falaise, suit le sen­tier.

 

Marcher
Dans l’éblouissement du jour
Marcher
Son irré­pres­sible

 

D’un pas à l’autre         d’une pierre à l’autre
Etre pro­je­tée
 

Il y a du pèle­ri­nage dans cette marche, du rituel dans les gestes accom­plis :

 

Ouvrir
la mai­son haute
Cueillir
La cer­ti­tude de la falaise
Matrice du soleil et de la lune
 

Ouvrir le volet chaque matin
Dans une lumière de chèvre­feuille
Poser à l’embrasure l’oblation d’un bon­heur d’iris
 

une dimen­sion qua­si litur­gique quand dans un même élan, pay­sage et corps s’originent et com­mu­nient :

 

Le ciel des­cend s’unir à la val­lée
Et c’est déploie­ment de soies éphé­mères
 

Le pay­sage s’insère en moi
Ses brumes        ses aspé­ri­tés       ses val­lées
Je me dis­sous comme cendres
Réunies à leur terre pre­mière

En com­mu­nion et confiance, le poète s’en remet toute entière au lieu :

 

Ne pas pos­sé­der la terre mais être pos­sé­dée par elle
Force qui me contient et m’habite à la fois
 

S’égarer dans les buis et les aubé­pines, est peut être une autre façon de cher­cher et de retrou­ver un mot oublié, une autre façon de véri­fier que la soli­tude n’est pas seule.

 

Vagissement de l’invisible
qui vient poser au creux de l’omoplate
son museau tiède
 

Mais par inter­valle, la vie appelle ailleurs. Il lui faut quit­ter cette terre matri­cielle :
 

Partir
Laisser un éclat d’âme col­lé
entre porte et cham­branle
Fermer le por­tail qui grince
par­tir
 

Les vers qui scandent chaque départ sonnent comme un glas.

Le regard emporte un peu de la force tel­lu­rique de l’Asclier vers la mai­son basse pour insuf­fler au poète la vigueur pro­tec­trice dont elle se sent dépouillée à chaque départ.

Le lieu ingé­ré, inté­gré, absor­bé par l’affect, sature les cel­lules. Il attend son heure pour réap­pa­raître insi­dieu­se­ment ; odeur de mousse, caresse du vent, images impri­mées dans l’obscure cavi­té de la mémoire qui fusent ou se dévoilent len­te­ment comme sor­ties d’un long som­meil.

 

Le silence devient fer­men­té et humide
Odeur âcre de sal­pêtre
Effluves de mousses et de fou­gères
Transfusion de l’espace ori­gi­naire
La mai­son haute
 

Bascule où les lieux coïn­cident
dans la lumi­nes­cence des braises
 

Ubiquité du sacré 
 

Le poète nous a pris la main et nous avons cru la suivre sur un che­min d’exil.  Mais très vite nous avons com­pris que c’est la longue, incer­taine mais néces­saire voie du déta­che­ment qu’elle avait choi­si d’emprunter, que le reflet sous les pau­pières suf­fi­sait.

A la ques­tion posée,

Pourquoi quit­ter ce lieu
S’arracher à cet espace uté­rin
Où je me love depuis les com­men­ce­ments
 

la réponse immé­diate :
 

La vie est exil
En per­ma­nente marche
Vers une éter­nelle nais­sance à soi-même
 

L’expérience de l'absolu une fois vécue per­met d'être en tout lieu là où je devais être, à cet ins­tant sans impa­tience