> L’inquiétude de l’esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise

L’inquiétude de l’esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise

Par |2018-08-20T23:09:06+00:00 26 avril 2015|Catégories : Critiques|

 

On n’en finit pas – et c’est tant mieux – de tour­ner et retour­ner, en tout sens, la fameuse inter­ro­ga­tion d’Hölderlin sur le pour­quoi de la poé­sie en temps de « crise » (ou en temps de « détresse »). Un ouvrage col­lec­tif, où la ques­tion posée par le poète alle­mand est asso­ciée à « l’inquiétude de l’esprit », per­met aujourd’hui à vingt et un poètes de livrer leur sen­ti­ment pro­fond sur le sujet.

     Certains le font, à l’image de Gérard Bocholier, en décri­vant par le menu leur nais­sance à la poé­sie et leur che­mi­ne­ment per­son­nel. D’autres font de « l’inquiétude spi­ri­tuelle » l’alpha et l’ome­ga de la créa­tion poé­tique. D’autres, enfin, partent de constats plus « cli­niques » sur l’état de la poé­sie aujourd’hui afin de rebon­dir sur la ques­tion d’Hölderlin. Ainsi Jean-Claude Pinson voit-il, d’abord, dans la poé­sie ce « ferment cri­tique qui oppose à la toute puis­sance aujourd’hui de l’homo oeco­no­mi­cus le deve­nir dont l’homo poe­ti­cus est le por­teur ». Mais depuis Hölderlin, sou­ligne Jean-Claude Pinson, « l’importance et le sta­tut » de la poé­sie « n’ont fait que régres­ser », la condam­nant, semble-t-il, à deve­nir « un art mineur ». Et ce n’est pas l’emballement média­tique lors de la paru­tion d’un livre de poé­sie d’un roman­cier célèbre qui est de nature à chan­ger fon­da­men­ta­le­ment la donne. Michel Deguy le dit sèche­ment à pro­pos du recueil de Michel Houellebecq, d’autant plus, ajoute-t-il, qu’il est « d’une bana­li­té, d’une insi­gni­fiance stu­pé­fiantes ».   

    Fermez le ban, la poé­sie se meurt. Mais vive la poé­sie ! Car la poé­sie résiste, s’accroche. Comme une ber­nique sur son rocher. Ou, estime Antoine Emaz,  comme le lichen, « orga­nisme vivant, modeste certes », mais qui «  a sa beau­té et sur­tout une remar­quable capa­ci­té de résis­tance à tra­vers les condi­tions de cli­mat et de milieu très hos­tiles ».

     Hostilité. Résistance. Pour de nom­breux auteurs de ce livre col­lec­tif,  cette résis­tance s’alimente for­ce­ment d’une inquié­tude. Pas seule­ment sur notre époque trou­blée et en « crise », ce qui ferait  in fine du poète le porte-dra­peau d’une forme de résis­tance poli­tique au sens large. Plus fon­da­men­ta­le­ment, elle s’alimente d’une inquié­tude de l’esprit ou d’ordre spi­ri­tuel. Et autant dire, dans ces condi­tions,  que le ter­reau sur lequel poussent les poèmes n’est pas près de s’éteindre. Car l’inquiétude, disent ici de nom­breux auteurs, est bien consub­stan­tielle à la démarche poé­tique.

     L’inquiétude spi­ri­tuelle, c’est ce qui « nous main­tient en alerte », estime Jean-Yves Masson, mais aus­si « main­tient  tou­jours en nous une réserve, un retrait ; elle rend pré­caire tout enga­ge­ment ». Cette inquié­tude qui nous « aiguillonne », sou­ligne aus­si le poète, doit avoir son revers : « la confiance ». Car si l’inquiétude « s’installe à demeure dans notre cœur, si elle devient ce doute qui nous empêche de voir la beau­té de ce qui nous entoure et d’accepter ce dont la vie nous comble, alors elle sape, elle empêche de bâtir ».

     C’est cette « confiance » qui anime, a for­tio­ri, les poètes chré­tiens s’exprimant dans ce livre. « Me recueillir, me taire devant l’immensité du monde. Redonner voix à ce qui m’est la plus inté­rieur, à ce silence pre­mier, plus loin, plus pro­fond que mes os », c’est la mis­sion que s’assigne Philippe Mac Leod. « Le poème peut alors deve­nir un authen­tique exer­cice spi­ri­tuel », ajoute, comme en écho, Gérard Bocholier.

    Mais ce sont sans doute les mots d’Antoine Emaz qui  résument le mieux l’état d’esprit géné­ral ani­mant les poètes s’exprimant dans ce livre. « Affirmer la vie, sous toutes ses formes, contre la mort, sous toutes ses formes ; Voilà peut-être le but de la poé­sie. Ensuite, il y a une part d’esthétique ou de tra­vail de langue, bien sûr, mais il est subor­don­né au but pre­mier ». Voilà qui pour­rait consti­tuer la base d’un mani­feste col­lec­tif. Les concep­teurs de ce livre riche et foi­son­nant (Yves Humann et Béatrice Bonneville-Humann) ne sont pas loin de le pen­ser. Et, à défaut de « mani­feste col­lec­tif », on peut, à leur suite, y voir un « col­lec­tif mani­feste » en faveur d’une cer­taine « vision poé­tique » qu’exprime, à sa manière, Jean-Pierre Lemaire : « Celle des choses quo­ti­diennes, mais regar­dées à la bonne dis­tance, où elles nous appa­raissent dans leur pré­sence silen­cieuse et leur prix infi­ni ».  Un point de vue effec­ti­ve­ment par­ta­gé par de nom­breux auteurs.

 

                                                                                                 

Nom des 21 auteurs ayant appor­té  leur contri­bu­tion  à cet ouvrage col­lec­tif : Jacques Ancet, Marie-Claire Blanquart, Jean-Christophe Belleveaux, Gérard Bocholier, Claudine Bohi, Judith Chavanne, Danielle Cohen-Levinas, Michel Deguy, Antoine Emaz, Nikolas Evantinos, Patrick Faugeras, Philippe Jaccottet, Nuno Judice, Jean-Pierre Lemaire, Philippe Mac Leod, Jean-Yves Masson, Jean-Michel Maulpoix, Jean-Luc Nancy, Jean-Claude Pinson, Martin Rueff, James Sacré.

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