> Lionel Ray, De ciel et d’ombres

Lionel Ray, De ciel et d’ombres

Par | 2018-05-23T01:41:39+00:00 28 décembre 2014|Catégories : Critiques|

 

Le poète se place devant le poème, le ques­tionne, attend des réponses sur ce qui est autour de lui, l’alentour de l’homme, la géo­gra­phie de l’être humain… et le dia­logue se noue.

Le monde est mon lieu, dit le poème”

Mais si le monde appar­tient au poème, quand donc est la place de l’homme, sa vie, sa mort ? et quand se situe le poème, de fait ?

En moi, dit encore le poème /​ Il n’y a nulle dif­fé­rence entre la vie et la mort”

L’homme, le poète, se situe entre la vie et la mort, lui, à expé­ri­men­ter ce qui s’écrira de l’une, de l’autre ; comme un chant intui­tif qui trou­ve­ra du sens au fur et à mesure des tâton­ne­ments de la langue, ou, plus sim­ple­ment, une voix qui se pose­ra le temps sur de l’encre, voire, par­fois, un cri qui réson­ne­ra avec cent échos de lettres. L’homme peut crier, et le poème ?

Je demeure dit enfin le poème /​ Au plus fort du silence”

Mais le silence du poème… est-ce la fin de tout ? le vide ? le creux ? ou la séche­resse après l’ivresse ? l’aridité après les larmes ?

Ce n’est pas un miroir pour jeune fille, /​ Ni un alcool pour un soir de fête /​ Mais une prose qui ne connaît ni la pause ni la vic­toire”

Si l’homme ne s’arrête, même un ins­tant, ni ne croit pou­voir chan­ter la vic­toire de ses com­bats ? Les mots peuvent sem­bler vains, comme des secousses pachy­der­miques qui dis­pa­raissent après le pas­sage du trou­peau.

Les mots ne sont rien que den­telle obs­cure /​ Et nos pas sont lourds quelques fois”

Les mots ne vivraient-ils que tels des objets pré­ten­tieux, sciem­ment opaques, abs­cons pour le plai­sir ; sans jamais cher­cher à signi­fier ? ou du moins, sans ne faire que dire l’évidence de la chose maté­rielle, pas le doute  de la chose spi­ri­tuelle ?

On peut aller jusqu’au bout du mot som­meil, au bout du mot fenêtre ou du mot regard mais il est impos­sible /​ d’aller au bout du mot temps parce que à l’intérieur du mot temps il y a l’éternité”

Le mot dépasse le poète, le mot dépasse le poème ? Va au delà du vivre ? Est plus que la vie ?

Chaque mot /​ qui te res­semble /​ fait écho /​ à ta vie”

Il n’est ques­tion que de passé(s), d’instants aban­don­nés ou presque, de voix lais­sées de côté, dont la trace n’est que la sou­ve­nance du temps de vivre ? Jamais ques­tion d’un ave­nir, dans le poème ?

Ce qui s’efface en toi /​ bien­tôt /​ te res­sem­ble­ra”

Le poème se tient à la lisière des ans, peut se dire le poète ; il faut vivre, pour savoir que l’on a vécu ; il faut écrire pour savoir que l’on a vécu ?

Cette mèche de che­veux gris /​ ah cette rouille des phrases ! /​ che­veux flam­bés et che­veux cendre /​ mémoire qui s’éparpille /​ ces teintes de fin novembre.”

Pas d’âge, pas de vécu, mais cette inten­si­té du moment ; voi­là à quoi le poème s’accroche ? à ce que le poète sait cou­ler de son sang, ce qui s’écoule mais ne peut sor­tir, ne fait qu’être vu, à peine, loin de l’éphémère de la parole ? comme de la pré­ca­ri­té du chant du jour ?

Les mots sont comme la main /​ ils se ferment ils s’ouvrent . mais quelques fois gor­gés de vent /​ on les perd en che­min.”

Le poète perd le poème à peine l’a-t-il écrit… une brise entre les tempes, une pen­sée banale, une vue com­mune… le poète n’est pas l’auteur du poème, mais son lec­teur, par­mi tant d’autres – ano­nyme ouvrier sans métier ? 

Les mots sont pen­sés /​ comme on les pro­nonce, /​ c’est un métier /​ comme de vivre /​ au plus près de soi.”

Au plus près de lui, le poète est le poème qui est le lec­teur. Pas de réponse, que des ques­tions.

 

 

X