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Liscorno de Jacques Josse

Par | 2018-05-27T02:54:39+00:00 6 avril 2014|Catégories : Blog|

     C’est bien connu. Bon nombre d’écrivains éprouvent le besoin, à un moment ou un autre de leur vie,  de revi­si­ter leur pas­sé et de reve­nir sur les lieux qui les éveillèrent à l’écriture et plus géné­ra­le­ment à la lit­té­ra­ture. On pour­rait citer Bernard Berrou racon­tant sa baie d’Audierne dans Un pas­sa­ger dans la baie (La Part com­mune, 2005 ), Charles Madezo et Douarnenez (La cale Ronde, Calligrammes, 1985) ou encore Michel Dugué racon­tant Vannes dans Vannes pour mémoire (Apogée, 2004). Voici Jacques Josse à Liscorno, lieu « impro­bable » qui fut la matrice de l’œuvre du poète ren­nais, par ailleurs auteur de récits et de courts romans.

        Liscorno, donc. Liscorno en Lannebert, où ses parents vinrent se fixer à la fin des années 1950, en plein cœur de ce qu’on appe­lait encore les Côtes du Nord. « Dans le loin­tain se des­si­nait un sem­blant de mon­tagne légè­re­ment bleu­tée. C’était le Menez Bré », raconte Jacques Josse. Mais la mer, à l’opposé, n’est pas loin. Le père, élec­tri­cien, part tra­vailler du côté de la pointe de l’Arcouest.

    Le décor est plan­té. C’est là, à Liscorno (où il débar­qué à l’âge de cinq ans) que le jeune Jacques Josse connaî­tra son pre­mier émoi lit­té­raire. A la lec­ture des poèmes de Tristan Corbière. « C’était l’hiver, inter­mi­nable et boueux ». Dans sa man­sarde gelée, il se dit « phy­si­que­ment bous­cu­lé » par le poète mau­dit de Roscoff. « Il por­tait en lui sar­casme, désar­roi, récon­fort et offrait, mine de rien (…), un peu de ce mal-être frot­té d’écume qui m’allait droit au cœur ».

        Puis Jacques Josse, au début des année 1970, bour­lin­gue­ra dans sa tête en sui­vant à la trace les auteurs phares de la Beat Generation (Kerouac, Snyder, Ginsberg…). « Voilà vers où mon cer­veau, tra­ver­sé par des fortes bour­rasques venues du Nord-Ouest, déri­vait durant ces heures tour­men­tées ».

     Déjà trans­pire cette atti­rance (qui ne se démen­ti­ra pas dans l’œuvre de l’écrivain ren­nais) pour les per­son­nages en marge, pour les fêlés, les pau­més, les hommes et les femmes en rup­ture, les « piliers de bis­trot », le plus sou­vent au sein d’une nature inhos­pi­ta­lière sinon hos­tile. Il pleut à Liscorno, il fait froid sous les draps. Le soleil brille peu sur la cam­pagne. Le jeune Jacques voit son père frap­pé de crises d’épilepsie, un père « qui n’acceptait pas d’être en vie à plus de quatre-vingts ans alors que deux de ses enfants n’étaient déjà plus de ce monde ». Mais c’est un père qui l’initie en dou­ceur à la pêche en rivière et qu’il voit par­tir emprun­ter des livres de Steinbeck ou de Hemingway à la biblio­thèque muni­ci­pale.

      Jacques Josse fait mémoire. Mais le monde, autour de lui, est bien cabos­sé. Il découvre Paul Celan, Jean Genet, Yves Martin, Armand Robin, Bohumil Hrabal… Il découvre aus­si, dans la cam­pagne de Liscorno, des vrais per­son­nages de roman, comme ce culti­va­teur bra­con­nier à ses heures dont la  mère a de vraies allures de sor­cières. C’est un monde clos, frustre, des « ter­ri­toires res­treints », mais hauts en cou­leurs. Nous sommes plus près de Bosch et de Brueghel que de Corot ou de Constable. Jacques Josse, lui, fait pro­vi­sion d’images. Ces « vies minus­cules » (façon Pierre Michon), entre­vues dans cette cam­pagne per­due, le han­te­ront à jamais.

    L’écrivain qu’il devien­dra nous par­le­ra donc le moment venu, dans ses livres, de tous ces hommes aux « rêves cri­blés de plomb » et aux « exis­tences en lam­beaux » qu’il a côtoyés dans sa jeu­nesse. Des hommes qu’il fré­quen­tait aus­si bien à Liscorno qu’en lisant des textes d’Alan Ginsberg.

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