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Lisières

Par | 2018-05-25T22:12:05+00:00 12 décembre 2013|Catégories : Blog|

 

Dans une clai­rière, à la tom­bée du jour, un homme caresse tout entier le corps d’une femme, il effleure ses orteils, ses talons, ses che­villes, ses mol­lets, puis sa main s’affermit sur les cuisses ; le corps ne bouge pas, ne fré­mit pas, aucune cel­lule ; il caresse son pubis, son ventre, les os des hanches, saillants, encercle déli­ca­te­ment ses seins, masse cha­cun de ses doigts, puis les lobes des oreilles, les oreilles tout entières, le front et les tempes ; les che­veux se mêlent aux brin­dilles de pin qui tapissent la clai­rière. Les four­mis, les cor­don­niers lui viennent en aide, bien­tôt les ser­pents. Il n’y a que le bruit du vent dans les arbres.

 

 

 

Le petit miroir rond est ten­du légè­re­ment au-des­sus du front, on voit le dos­sier de la ban­quette, le tis­su brun strié, au pre­mier plan la pau­pière fer­mée, le pin­ceau qui applique avec len­teur une cou­leur pâle, claire, nacrée, peut-être du blanc ; l’œil ne bouge pas, le pin­ceau tente de défier les secousses par sa len­teur, sa dex­té­ri­té ; la nacre imprègne le grain du petit rideau de chair, recouvre les vei­nules, la racine des cils, les pre­miers sillons étoi­lés ; sur le visage ramas­sé le pay­sage ins­crit dans la vitesse des poteaux élec­triques, élan­ce­ments des branches, che­mi­nées, oiseaux, pan­neaux publi­ci­taires.

 

 

 

Il était pris encore, par­fois, par l’illusion du pou­voir de trans­for­ma­tion des larmes, comme si celles-ci, pour­tant vécues dans une entière soli­tude, étaient per­çues par quelqu’un, quelque chose, qui pour­rait en prendre acte, par magie modi­fie­rait le cours des choses. Quand la vani­té des larmes est appa­rue, lim­pide, c’est la len­teur qui est venue, dans le chant du coq, le bruit du fer sur le chan­tier naval, la ronde des étour­neaux, dans les mou­ve­ments de la mâchoire, à chaque bou­chée, dans la dis­tance entre les mots.

 

 

 

Ce réflexe impé­rieux, orgueil de l’ébranlé, de trou­ver une expli­ca­tion, aus­si tri­viale, aus­si fac­tice fût-elle, à ce que la vie ne lui donne pas, il le tend à la femme qu’il croise dans l’escalier le matin, le donne au chien qui jappe en sai­sis­sant ses pas, au pay­sage immo­bile, sans un souffle de vent. Dans la vie qui est la sienne, le rayon d’ambre sur la façade ne suf­fit pas, ni la caresse d’une lettre, ni la levée du sang ; il doit croire à l’indépendance du rêve, et par­ler en son nom.

 

 

 

Une odeur d’hôpital qui sort du corps, enva­hit la chambre, jusqu’à la lite­rie au par­fum prin­ta­nier, der­nière pro­messe des maga­zines, elle imprègne les cel­lules des larges rideaux, jusqu’au linge repas­sé, ran­gé méti­cu­leu­se­ment.

La crainte de ce qui peut sor­tir du corps, encore, d’ancien, de nou­veau, mor­ceaux de vie des­si­nant des courbes expres­sion­nistes, qui filent vers d’autres espaces, ne laissent aucune trace ; frag­ments de corps insoup­çon­nés, façon­nés à notre insu, dans un monde orga­nique.

 

 

 

Elle prend le gros cana­ri, jouf­flu, d’un jaune d’œuf, dans ses mains. Il se dresse dans les paumes et secoue ses plumes avec dou­ceur, pour­rait voler, ne vole pas, pour­rait chan­ter, ne chante pas ; il lui demande, la prie même, lon­gue­ment, de le gar­der, de le pro­té­ger. Sa lamen­ta­tion si puis­sante s’élève tout en haut de la mai­son, jusque dans les combles, s’échappe par les lucarnes, la che­mi­née, rejoint celle de tous ceux qui, forts et libres, aux ailes vastes et vigou­reuses, ont une plainte secrète.

 

 

 

L’objectif fixe tout d’abord la nuque, puis des­cend vers les omo­plates, plus bas les hanches, et remonte jusqu’aux côtes. Ce sont les os qu’il recherche, os iliaques, ver­tèbres, cla­vi­cules, les côtes saillantes. La peau doit être fine, trans­pa­rente, à la mesure de l’ossature qu’elle recouvre. Il veut don­ner à voir les tis­sus com­pacts, spon­gieux, les espaces entre les ver­tèbres. Il cherche à sai­sir la beau­té trouble de cette min­ceur, rap­pel dis­cret d’horreurs anciennes, lan­ci­nantes, trop sou­vent renou­ve­lées. Le corps immo­bile donne sa vita­li­té et sa tris­tesse à chaque déto­na­tion. Il donne sa dou­ceur et son manque.

 

 

 

Elle lui disait, quand je serai répa­rée, nous irons dan­ser sur le toit de la grange, tu me pren­dras les mains et nous tour­ne­rons, nous ferons des cercles à l’infini, ma robe vole­ra, mes fils se défe­ront, et je serai comme la petite fille à la robe rouge qui sou­rit, dou­ce­ment, libre ; si l’un des trous éclate, si mon corps s’écoule, nous recueille­rons sa semence, nous la sème­rons au pied du chêne, elle fécon­de­ra la terre sèche, et les fau­cons vien­dront peut-être la boire.

 

 

 

L’homme des­cend la ruelle pavée, ses vête­ments sont usés, visage ridé che­veux lumi­neux ; du linge pend des bal­cons, à hau­teur d’œil, tan­dis que du haut de la rue la lumière frappe jaune d’un matin léger ; il s’aide d’une canne mais son pas est sûr, tran­quille ; à sa taille, plus bas, on voit sou­dain que de l’autre main il tient celle d’un enfant ; le pas de l’enfant oscille, balance, minus­cule sil­houette assu­rée mais vaguante, qui dans sa danse semble chaque deux pas des­cendre une marche invi­sible.

 

 

 

Les étour­neaux par cen­taines des­sinent des lam­beaux rapides dans le ciel, archi­tec­ture des oiseaux qui fondent dans le feuillage jau­nis­sant du pla­tane, cré­pitent, en un ins­tant se taisent. D’en bas on peut per­ce­voir les taches blanches piquées sur le plu­mage pétrole, mais on ne peut savoir quelle sera, demain, un autre jour, la des­ti­na­tion de leur haut vol en migra­tion.

 

 

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