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LIVREE DES MORTS

Par |2018-08-15T03:55:10+00:00 5 mai 2013|Catégories : Blog|

 

en vingt-quatre tenues

 

 

En pas­sant

 

 

     La notion de mort est une inven­tion spec­ta­cu­laire de l’être humain qui, de sa langue, l’a parée pour conti­nuer d’être le seul sur la terre. Elle est un terme au point de vue exclu­sif de l’être qu’elle défi­nit dans sa ces­sa­tion même. Sa mise en scène est un bou­clier contre la pos­si­bi­li­té d’autres natures, une conces­sion, presque une mau­vaise conscience devant une intui­tion matée : la vie est un conti­nuum et ne s’oppose pas à la mort. De même la chair ne s’oppose pas à la viande. N’est cadavre que ce qui n’est plus recon­nu par le point de vue unique de l’intéressé. Or la moindre cel­lule dite morte est aux prises avec un orga­nisme dit vivant, connu, invi­sible ou incon­nu.

 

     De même que le regard de Magritte nous a appris, tout enfant, que d’un bec de théière et d’un bord de cha­peau pou­vait saillir une tierce nature – brouillant les pré­ten­tions uti­li­taires des découpes exclu­sives du lan­gage – de même on peut mettre en doute aus­si bien les fron­tières qui assignent à chaque exis­tence une nature que la per­ti­nence d’un par­tage entre le vivant et le mort. Du gro­tesque au tra­gique, du léger au grave, il n’est qu’une seule mem­brane qui fait vibrer les nerfs d’un corps pro­téi­forme : l’index d’un enfant se pro­lon­ge­rait dans la patte d’une arai­gnée et l’arrêt du tic tac de celle-ci son­ne­rait l’heure d’un fes­tin pour tout un tas d’animalcules gour­mands d’arthropodes. La dési­gna­tion ins­ti­tu­tion­nelle du non­sense car­rol­lien est l’alibi lâche de la seule et inex­tin­guible ardeur ima­gi­na­tive, la planque consen­suelle du sens vierge. Suis-je mort ou vivant, sen­sé ou insen­sé ? Vanités. Explorons plu­tôt, expé­ri­men­tons, nouons et dénouons des formes. Le fou est celui qui dit qu’il ne l’est pas.

 

     Le désir de mort ou la mise à mort pour d’autres rai­sons appa­rentes que celles de la sur­vie – mais, comme le rire au spec­tacle de la dou­leur de l’autre, la jouis­sance sadique ne doit-elle sa gra­tui­té à la très obs­cure vio­lence qui pré­side au pro­ces­sus de lutte contre son propre anéan­tis­se­ment ? – serait fon­dé, crois-je, sur la convic­tion que la mort ter­mine, qu’elle rend au néant. Cette for­mi­dable erreur panique, cette convic­tion – que nous pen­sons atta­chée à la per­ver­sion ou au para­doxe consti­tu­tifs du lan­gage – est plus pro­fonde que la foi en un dieu et la croyance en un au-delà qui en résulte. Celles-ci mêmes, qui échappent à toute logique, et se vivent dans l’ivresse, la transe, l’exultation d’un sacri­fice, l’embaumement, l’incantation magique ou le silence mys­tique, sont sans doute des ten­ta­tives de renouer avec ce dont le lan­gage nous prive, à savoir l’immersion et l’entraînement dans un flux pro­vi­soi­re­ment inin­ter­rom­pu de ce qu’on appelle la vie, dans une transe exis­ten­tielle – fût-elle sur le mode de l’immobilité ou de la sus­pen­sion. Mais pour­quoi ces pra­tiques passent-elles encore par la mort ? Les can­ni­bales, en dépit de la migra­tion effec­tive de la chair, tiennent à la mise à mort, tout comme les réduc­teurs de têtes. Comme si la nature humaine, indé­fec­ti­ble­ment atta­chée à sa dis­tinc­tion par le lan­gage, ne pou­vait qu’user d’un anti­dote à la ten­ta­tion du grand tout vivant, pro­gram­mant une mort – la fameuse conces­sion -, son seul recours contre la dis­per­sion dans l’indistinct, dans ce qui n’a pas de terme. Si je me tue, c’est pour ne pas mou­rir éter­nel­le­ment ; si l’on me met au monde, c’est pour ne pas vivre éter­nel­le­ment.

 

     Le géo­trupe ou le géoastre hygro­mé­trique pro­gressent dans la bouse et la pous­sière sans deman­der leur reste.

 

 Paris, étés 2008-2009

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui ne se voit revient à l’abandon, une friche sans défense, man­gée de brume. Comme lire de dos un homme obèse, de face une femme bos­sue, l’avers à l’invisible offert, sans fard que le poids de la route, où les prunes bleues ont confit le gou­dron. Ils se portent seuls à deux, tarots dépa­reillés entre les herbes. Nulle gamme qu’ahan de pente, modu­lé par une buse haute. Ils s’en vont de la vue et viennent, feuilles troubles dans l’eau jusqu’à ce que leur encre ait per­du sens. Leurs moi­tiés sia­moises se dégagent de l’arche mince de mes épaules, faire corps avec leur nu de lumière. Ils ne sont à per­sonne tant qu’ensemble ils dansent une noce de coques inver­sées.

 

dedans la noix sèche une cer­velle de pou­let

8/​8/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Où la rivière fai­sait un coude, le héron était donc un fût cal­ci­né ! cou bri­sé, qui voyait le che­vaine sans gêne filer entre ses pattes chaus­sées de vase. Sa forme de pas­sage fai­sait l’oiseau pour­tant, insis­tante et grise, à l’intérieur du bois fou­droyé. Il s’envolerait, sou­le­vant l’air trop lourd de ses ailes. Toute une cendre à la suite, dépo­sée dans l’urne d’un aulne. Jamais on ne sut s’il fut là, pêcheur de songes, cré­dule ou men­teur, à secon­der l’onde, en veilleur d’ombre. Il réap­pa­rut dans la val­lée, bagué d’un autre pêcheur d’âme. Son col­lier de plumes entre mes seins tombe, fumantes et noires d’un feu d’orage qui jadis cal­ci­na la cage où dor­mait une reine.

 

les seins de la morte battent de l’aile

9/​8/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Naguère, bou­dé par une bête noble, il aima se noyer, mais le pont lui fit un croche-pattes et le chaus­sa de pierre. Bien que sans relâche il guette, sous l’arc ten­du au point de rup­ture de ses grands os, la rivière char­rie puis dis­sout le trouble de filles rétives au jeune mort. Les pois­sons maigres entre leurs che­veux filent. Il décoche sa rage inco­lore dans le cœur du cincle ; il serre en secret le col­lier des cou­leuvres. Un nageur vient à glis­ser sous l’espèce trans­pa­rente d’un enfant mais ses doigts fol­lets, qui croient à un jeu d’onde, bleuissent. Il ne sait d’où lui pousse sou­dain une flèche dans le dos et les jambes du pont se marbrent de délice. Un cerf vite emporte l’enfant sur ses bois qui raclent l’arche au pas­sage, ébran­lant fémurs et tibias.

 

les morts jouent aux Indiens et aux osse­lets

27/​8/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre l’angle mort et le champ de la vision passent, comme sur la tranche indé­cise de l’être, des objets de l’air mou­vant, qui appa­raissent afin de dis­pa­raître, jouets d’un pres­ti­di­gi­ta­teur au clou dont la pas­sion de l’escamotage aurait conti­nué de han­ter le frac. L’œil, d’une griffe de chat capte ces ber­lues laté­rales, mais le diable effondre les corps étreints et Faust épous­sette la cendre en pluie sur la livrée de son désir. Longtemps après il marche et lar­moie, la rétine piquée par ce cou­rant d’air froid. Qu’il tende un piège à l’invisible. L’œil en crabe il avance, fila­ture déta­chée jusqu’au bord de la falaise. Il tombe dans les bras d’une sirène cou­pée en deux qu’il n’a pas vue.

 

les mouches voient par­fai­te­ment la viande

31/​8/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

A flanc de butte, les racines du chêne et du lierre qui le tue jusqu’en bas sou­lèvent la pierre tom­bale, mues par une force que la curio­si­té noua plus que le poids. L’entrelacs ligneux, obs­cène depuis qu’il enfle de durer, s’offre le clos frais d’une ombre où gît, toute flo­rale aux rêves aban­don­née, une belle. Il y puise ce qui l’enfonce à la vitesse de l’éternité. La morte éveillée par l’aubaine d’un jour infil­tré, glis­sée preste hors l’écrin, goûte le serein et, contre l’écorce, accou­dée fume. Tout à la peine lente de sur­prendre une corolle, il ne voit qu’elle n’est plus. L’aubier craque, imper­cep­tible à l’ouïe la plus fine. Plus tard autour de l’arbre, elle danse pêle-mêle une ronde effron­tée avec un grand duc poi­vré.

 

les oiseaux de nuit ont du goût

31/​8/​2007
à Philippe

 

 

 

 

 

 

 

 

Vieille et déjà plus sur les lèvres qu’un double pli de sons – maman. L’empreinte d’un  bai­ser rare contre le front inso­lite d’un enfant muché dans ses pierres. Au jar­din piqué de têtes de chats, on voya­ge­ra, à bord de longues tiges pelues qui tanguent les soirs de rage. On foui­ra dans sa chair un reste d’aveu tendre pour une souche qui rejette un paria, vif par­mi les cernes et presque à hau­teur des gout­tières. Viens sau­ter hors de ta robe grise avec les fils de la vierge. Ils ne collent plus qu’aux cornes des vaches oubliées dans la rosée, pleine de leur ventre. Depuis, toutes elles aiment à frot­ter leurs jambes contre les chi­cots d’arbre. Il en sort des cham­pi­gnons qui res­pirent comme les morts.

 

les vaches sont à moi­tié cham­pi­gnons

2/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A peine tirée sa révé­rence que chas­sée de la scène, se rha­biller d’ombre ; alors que ses amies de bal l’eussent bien long­temps veillée en talons aiguille, tout en sueur encore assises sur leur soie frois­sée. Nuls ten­ture ou rideau qu’elles ne palpent ou hument, nul fla­con qu’elles ne ren­versent, orphe­lines de mort, pour rat­tra­per celle dont traîne le par­fum sur l’échelle qui grimpe aux jas­mins. Vous repren­drez bien un bis­cuit à l’effigie d’Alice, défi­gu­rée dans le marc de café ? Mais qui, dans l’ovale de la main, retient les traits de l’en allée ? Ne reste que le ton le plus pâle d’un camée ara­sé, juste de quoi muser avec un leurre quand la dame qui cre­va vous enver­rait val­ser dans les orties.

 

la véri­té cocotte

3/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’y a plus ce chien hié­mal sur la plage. L’été a pom­pé toute l’eau du Léthé. Ce for­çat vigile des sables d’océan avait trois trous au flanc, de becs, de pinces de bêtes. Son col­lier en laisse autour du grand fût flot­té est plus large que le poi­gnet de l’homme vivant qui l’oublia. Conne de vie béate à pour­rir debout. Les char­dons bleus des dunes ne me piquent plus, ni le taon ; d’en haut je veille aux noyés neufs, qu’à ma meute ils se joignent et pistent le maître jusqu’aux chambres du bor­del, de den­telles noires ten­dues. Sur le tapis de l’une nous lais­se­rons une forme muette, avec de grands yeux creux pour éblouir les glaces et de grandes dents pour la curée.

 

le loup ne fait pas dans la den­telle

3/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la marne grise de la pente, fra­gile gaufre, le vieil œuf dés­œu­vré d’un lézard gante le doigt cou­pé d’une bélem­nite. Les restes de la mer dur­cie démangent la terre mais tout de même une vache tar­dive, en une pluie, s’enfonce jusqu’aux cornes – ses ten­ta­cules à elle. Elle prend son pre­mier bain de mort. En bas les autres paissent, lourdes et sourdes au mugis­se­ment, si fort craquent les cri­quets et les sau­te­relles entre leurs dents. La vivante fos­sile effraie les pro­me­neurs tant qu’elle beugle. La nuit tom­bée, un fouilleur, gui­dé par la tié­deur de son silence, lui vient scier les cornes, cam­brées comme des ouïes de lyre. Du front cou­pé, le sang dans la pous­sière se tord comme du lichen.

 

la lyre d’Orphée coûte vache­ment cher

4/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Son père a cra­ché toute sa sœur dans le por­trait du nour­ris­son double entre les bras du chien sur la pho­to­gra­phie du bap­tême de la mère – sosie. Les faces feuille­tées draguent obs­ti­né­ment les fonds du même grand corps flou, dans leurs rets que par­fois crève un traître. Sans autre issue que son propre accroc dans la maille, il tente d’avaler tout rond l’air de famille mais ses dents butent contre le cuir de raie qui coiffe toutes les pom­mettes, écus de picots contre l’intrus. Il s’aplatit lorsque sur lui fonce la mante ample de l’énigme, qui vou­drait l’emporter dans le cou­rant gla­cé de son ombre, pour le coudre à sa dou­blure. Il res­semble, sous sa rage d’être quand même, à sa mort ser­rée dans un sac de sutures.

 

la raie au milieu perd ses che­veux

6/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La tête du mort le pré­dis­pose à l’hilarité, natu­rel­le­ment. Plus une fibre de chair qui bou­che­rait la fente de son rire ou lui com­po­se­rait un visage de com­ponc­tion. Poilé il est né, jusqu’aux oreilles, dans un élan qu’il ne maî­trise plus mais par lequel, gou­lû­ment, il se laisse empor­ter comme sur un che­val à bas­cule piqué par un taon. A chaque enter­re­ment, la joue rou­gie à la cire confuse de vêpres, éclot un clown, venu hui­ler tous les condyles maxil­laires, avant le grand éclat géné­ral sous le pin­ceau grê­lé de baies, des cyprès. Emus d’être tou­jours encore hilares, ses copains de cavale se recouchent autour du nou­veau-né, qui ronfle épou­van­ta­ble­ment. Un bœuf, un âne, venus exprès de Galilée en ciré, boudent cette crèche.

 

le nez camus est gon­flé de ne pas men­tir

10/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sa viande cou­chée sur la gomme de la rame sem­ble­rait four­rée en un sac sus­pect si la soif hale­tante ne secouait sa robe noire, our­lée de fauve, sur la coque d’une botte. La langue dans sa muse­lière vacille, brû­lot vio­let qui chif­fon­ne­rait un chiot comme elle trem­pe­rait de salive acide l’entaille d’un croc. Elle se contient vivante, dres­sée pour vider toute sa mort du four­reau. Monte un assas­sin, char­gé d’un sac plein d’une forme dont le par­fum glace la truffe de la chienne. Elle se recon­naît cou­sue dans le jute après ses pre­miers pas au Bois. Nous n’irons plus qu’en rêve, tendre une nappe ensan­glan­tée, nous y rou­ler folles d’innocence jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule miette de la vie.

 

Cerbère, sac à putes

12/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le des­sin d’un défunt l’avive-t-t-il ? Le des­sin d’un vivant le viande-t-il dans l’au-delà ? Quel des­sein couvent les traits d’un enfant entre les pinces de sa mère ? Quelle ori­gine s’est figu­ré qu’elle jet­te­rait dans son miroir l’image d’une vie ? Qui du contour ou du cœur sau­rait dire où il est ? De la sil­houette ou de l’ombre, laquelle danse le plus vite entre les lames des ciseaux ? Les morts savent-ils, en leur patience, retou­cher le por­trait de qui leur sur­vit d’heure en heure ? Je vais, pou­drée de pol­len blanc, je vais, cou­verte d’abeilles noires, je vais, mou­vante de larves, je vais, char­riée par les gnous dans le fleuve, je vais, entre les tuiles du toit, je vais, tout contre l’amour, des­si­ner si tu dors.

 

le modèle est une taupe

19/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par mil­liers mais un seul là, dans son creux qui l’ensevelit, les palmes bien ran­gées par­mi les algues, une pas­tille sous le bec comme le reflet d’un bou­ton d’or. L’épouvante est tom­bée, après des heures de lutte contre une gelée géante, ron­geuse du contour des corps. Minimal, l’œil encore cir­cons­crit l’espace qui s’avance, per­lé de bigor­neaux à chaque doigt ; une brise coquette sou­lève une plume, pudeur ailée sur l’effondrement. Une fillette à longues jambes contemple dans son ombre ce leurre impas­sible, sans voir qu’il, suprême feinte, tente de n’être qu’un flot­teur de plas­tique. Elle sai­sit le cou mer­veilleu­se­ment froid du très léger oiseau qui sonne creux, pour l’emporter dans son bain. A sa place tiède, le vrai n’en finit pas de mou­rir.

 

la faux se plante une fois sur deux

22/​9/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a tout autour du cou des enfants hors-la-loi des perles reli­quaires qui bruissent ingé­nu­ment durant les songes. Une serre de coq nain froisse la tête d’une cétoine dorée, une dent de bro­chet menace l’alcôve d’une petite huître, une hir­sute gale d’aubépine épate une pha­lange de silex. A tra­vers elles court un fil d’acier qui mesure l’innocent. C’est pour aller guin­cher dans l’ombre des caves qu’il les enfile, fier comme têtu, car la nuit, par les pattes pen­due, loge sous l’escalier. Accordez-moi ce pas chas­sé, oiseau de voûte ! Et l’oiseau, brû­lé d’insomnie, contre les joues se casse les ailes vieilles. Offrandes à lui, si grand de détresse, les perles à terre tombent, de l’enfant qu’elles recueillent sépa­ré­ment, pour ne pas l’éveiller.

 

la relique se porte vivante

3 /​10/​ 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anodin sous son man­teau à poils gris, tou­jours le même voya­geur monte dans n’importe quel train – pour­vu qu’avec l’aube il parte essuyer sur les rails la rosée pri­mor­diale. Assis en face de lui, quelque être mâle ou femelle, en son sac de peau brune ou blanche, dort, atê­té contre la fenêtre, l’auréolant d’une buée qui vient et va à chaque res­pi­ra­tion. Longuement il l’observe, à tra­vers le pay­sage cou­vert de gelée blanche qui défile, mettre en aveugle les der­nières touches au por­trait invi­sible d’une vie. La véro­nique sur la vitre ater­moie, entre s’étonner d’être encore en expi­rant et dis­pa­raître en rete­nant son souffle. Le voya­geur, confon­du, des­cend au bout de la ligne, les poils gris de son man­teau à chaque fois un peu plus héris­sés.

 

Jésus des­cend du loup

28/​10/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous le mûrier ten­du d’ombre, danse, depuis des lustres, l’ailleurs d’une femme immo­bile sur une planche antique, les yeux clos plus que des praires. Ses doigts en prière, déjà, serrent d’autres nœuds impa­tients d’arabesques et ses épaules, enfin sai­sies par une car­rure étran­ge­ment venue, jusqu’à la taille se ren­versent. Midi cogne le bronze et tan­dis que dégrin­golent par la fis­sure du clo­cher mille piaille­ments, de sa gorge, éclose à peine d’un col de soie, monte, défaite des plis d’un long som­meil, une voix dis­so­nante qui module d’inouïes syl­labes. Faisant une traîne de son ancienne peau, sou­le­vée comme un voile par le chant sou­ve­rain de ce cava­lier qui s’élance en elle, elle ouvre le bal .

 

il faut être son­né pour refu­ser une danse

31/​10/​2007
à Perceval

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un cœur tombe du ciel, sur le tablier à volants de la fille qui joue avec des restes. Cette vie tiède entre ses genoux verts, tout en floches encore des nuées déva­lées, comme un phoque se laisse glis­ser sur l’herbe rou­geoyante. Il hume à plein régime, ivre et défait de car­casse, l’air vicié des mondes, jusqu’au nom­bril. La fille l’encourage de sa paume pote­lée, sans savoir de quel corps il est des­cen­du. Il dira qu’il fut des franges et des lisières, des zones et des marches, des marées étales où le noyé retient son souffle. Il dira qu’il fut. D’un court bond il atteint la hutte feuillue d’une bête en allée. La terre de nou­veau bat. Il chante du ventre la matière écar­late tan­dis qu’au ciel la fille pose à l’envers sa main.

 

le ciel ne pro­pose plus que des abats

21/​12/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tramée au grillage, les yeux jaunes en bou­tons fen­dus – pour rete­nir le corps de filer – elle bute aux pointes de ses cornes ; au front, sa laine pres­sée n’enveloppe rien que de l’être mus­qué, par les trous. Cependant, à l’affût sous son talus gelé, pour mordre la faim dans la main cou­pée du pay­sage, lui, vilain de route à cailloux comme des caillots, chante déjà contre son ventre dénoué. La Chèvre et le Chien, par dés­œu­vre­ment, pendent de haute lice, ombres por­tées sous le dais lunaire d’un grand che­va­lier de verre. Il s’en éveille, nu. De l’une il revêt l’armure ajou­rée, il geint l’oraison vaga­bonde de l’autre. Par les ruines que fouissent les rhi­zomes d’iris, ils vont, boire dans les fis­sures l’eau, à la bouche des tout pre­miers pois­sons.

 

on ne fait plus tapis­se­rie par­mi les ruines

23/​12/​2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le par­vis du temple, un chien d’homme, rou­lé dans un grand papier gras, bave une lumière. Il rend le jour dis­til­lé dans l’eau de sa seule peau. Ce fut un prêt de nulle part gagnée. Sur cette flaque d’or vogue l’envers des nuages qui délitent le ciel. Une femme de dieu, au sor­tir de l’arche obs­cure, voit au ciel un chien d’homme qui sombre. Elle sou­lève sa bure imma­cu­lée et s’agenouille jusqu’à la taille. Son corps blanc de n’avoir jamais vu le jour s’offre pour tout l’or du monde. Le pauvre hère lape le désir dont elle le lave sans répit. De leurs deux formes nouées devant le grand por­tail ouvré de figures en gri­mace, s’élève un double drap qui claque comme le suaire d’un cygne.

 

Noé est dans de beaux draps

1/​2/​2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur l’île aux écueils, une épave de che­val avec peine se hisse dans les genêts. Au-des­sus d’une flaque il se mire et bas­cule sur le flanc. L’éponge sous terre aspire ce nou­veau venu dont une pâle trace, l’été venu, conte encore la sur­face aux yeux qui voient. Tu sou­lèves, méti­cu­leuse, du doigt le lise­ré de sel qui contourne le mort. Tu tires cet élas­tique blanc jusque sous tes ais­selles, empor­tée pesam­ment dans des funé­railles vides. Le convoi, entre les rochers défi­gu­rés par les lichens, te conduit aux falaises d’où tu lâches, ivre d’infini, ce licol blanc. Tu le vois s’enrouler au cou d’un nuage à tête de che­val. De chaque hen­nis­se­ment tombe un cra­chin de sel qui des­sine, dans la terre qu’il crève, des rubans pour les petites filles.

 

les jeux à l’élastique sont inter­dits

2/​3/​2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une fine larve opa­les­cente, savam­ment anne­lée, puis une deuxième avec entre les lèvres la den­telle d’un mucus vert ; une troi­sième, enfin, vau­trée dans la rigole basse de l’œil, contre les autres, à déglu­tir l’au-delà avec la moue fade d’une pré­cieuse. Dans la gueule den­tée du pois­son en des­sous, une meule d’algues épaisses ou la réduc­tion séchée de l’océan. Sur neuf cen­ti­mètres, l’ombre ten­due de ce qui hésite entre le vif et l’inerte se repose du visible et de la consis­tance. Un homme et une femme, s’en reve­nant du bain, ruis­sellent. Ils caressent du pied la peau tiède de l’ombre. Ils se penchent et voient à tra­vers l’œil du pois­son, comme par une ser­rure, l’autre côté déjà où ils se cha­maillent à cou­rir gou­lû­ment après un bal­lon.

 

le pois­son fait maigre dès sa mort

21/​6/​2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vautré dans la gout­tière, en livrée d’enfance grise, sans la parure qui déme­su­ré­ment pousse de la poche à vie, l’oison. Deux pattes, ain­si que des brin­dilles cou­vertes d’un duvet de givre, ges­ti­culent dans le vide où tour­noie, à por­tée de moi­gnon, le manège criard de la faim. Contre l’ardoise pen­tue du toit, vio­lem­ment peint de fiente, une mère claque du bec au-des­sus du bouf­fon parce qu’en vain tout le jour il secoue son poids de l’ornière de zinc. Tout en bas, dans la cour, la den­telle de la nappe trace autour de la table le fil ténu qui tient, nœud à  nœud, la découpe labo­rieuse du corps tom­bé. Un ser­veur cam­bré apporte une volaille en volière. Les poi­trines s’exclament tan­dis que revient l’oiseau, déplu­mé cette fois, laqué jusqu’à la crête.

 

la mort a droit de cuis­sage

1/​7/​2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bufo bufo, ta ver­ru­queuse com­bi­nai­son ne ferme plus. Une mouche bleue de la viande, décou­pée dans la tôle d’un ber­ceau de guerre, occupe ta bles­sure dor­sale, bou­ton­nière où s’égaillent des fagots de paillettes jaunes, bonnes à larves. Porteur d’œufs qui ont sucé l’or de tes énormes yeux dans ma paume, tu cra­pa­hutes depuis l’aube sur le bord de la route, ten­té à peine par l’ombelle d’un panais. Tandis que la mouche vis­sée pro­pulse ton vais­seau noir­cis­sant sur la pente, la tâche de l’aveugle mis­sion­naire brûle à l’entrée du tun­nel où des sujets, qu’un voile de matière à peine contient, tiennent ta garde. S’ils enflent pour impres­sion­ner, c’est que déjà ton numé­ro tourne dans l’orbe des indé­chif­frables.

 

finis ta viande

19/​9/​2008

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